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Encore un exploit de nos as du Renseignement !

Le service chargé de traquer l’info à la Préfecture de police de Paris n’a rien vu venir de l’impressionnant rassemblement organisé le 2 juin [2020] par la famille d’Adama Traoré, ce jeune homme noir de 24 ans mort étouffé lors de son interpellation par les gendarmes, en 2016.

« C’est vrai, nous avons sous-estimé la mobilisation », confie un conseiller de Christophe Castaner, regrettant que la préfecture « n’ait déployé, au départ, que 16 UFM » (unités de forces mobiles), soit 1.300 hommes, finalement soutenues par des renforts.

D’après les infos du « Canard », la Direction du renseignement de la Préfecture de police (DRPP) a compris qu’une manif aurait lieu quelques heures seulement avant son lancement.

Aucune mention, par exemple, dans son bulletin de 6 heures du matin recensant les événements du jour. Ce n’est qu’à 8 h 36 que les flics reçoivent un « message additif » : le regroupement, précise-t-il doctement, devrait réunir… de 500 à 1.000 personnes !

Il en comptera finalement 23.000. On y était presque !

Résultat : à 19 heures, lorsque la foule converge vers le Palais de justice de Paris, dans le XVIIe arrondissement, les poulets de la Direction de l’ordre public, en sous-effectif au début, sont un peu débordés. De petits groupes leur balancent des projectiles, érigent des barricades et incendient des palettes.

Flics scories

Deux éléments de taille, pourtant de nature à mobiliser massivement les protestataires, ont été ignorés par la DRPP. D’abord, l’émotion soulevée par la mort, une semaine plus tôt, de George Floyd, tué par un policier à Minneapolis. Ensuite, et surtout, l’arrivée d’une nouvelle expertise médicale, rendue publique le 29 mai, innocentant les gendarmes dans la mort de Traoré.

C’est d’ailleurs pour y répondre que l’avocat de la famille a commandé une seconde étude, qui, elle, a conclu à une probable responsabilité des pandores. Les conclusions de ce rapport-là ne sont apparues sur les réseaux sociaux qu’une heure avant le départ de la manif.

Sur ces mêmes réseaux sociaux circulaient déjà, le 30 mai, des appels à manifester « le mardi 2 juin à 19 heures devant le nouveau TGI de Paris ». Fait aggravant : les extralucides de la DRPP, qui en ont eu vent, n’ont pas jugé utile d’alerter et d’interroger leurs collègues du Renseignement territorial, en poste dans les départements de la grande couronne parisienne, pour connaître la provenance d’une bonne partie des manifestants.

Rebelote le 6 juin, pour deux manifs parisiennes en hommage à Adama Traoré et à George Floyd, qui ont rassemblé 5.500 personnes. La DRPP, qui, pourtant, aligne 800 agents de renseignement, s’est révélée une fois encore incapable d’estimer la mobilisation.

Après avoir passé une soufflante à leur patronne, le préfet Didier Lallement a décidé de confier le renseignement sur les manifs à une direction concurrente : celle de l’ordre public, discrètement baptisée « brigade d’information de voie publique », qui a désormais les coudées franches pour renforcer ses propres espions de terrain. Peut-être ces fins limiers auront-ils l’idée de consulter de temps à autre Facebook et Twitter ?


Christophe Labbé. Le Canard enchaîné. 10/06/2020