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Au cours du mois de mai, les médias se sont emparés du débat sur le « monde d’après » – après la crise du coronavirus, s’entend. Et sans surprise, sur les grandes chaînes télévisées et stations de radio, certaines voix (libérales) ont bénéficié d’un écho beaucoup plus important [1].

Un « deux poids, deux mesures » particulièrement frappant si l’on compare la couverture de deux séries de propositions : la note de l’Institut Montaigne, think tank patronal, sur le temps de travail ; et les mesures proposées par un panel exceptionnel d’organisations progressistes.

Mardi 26 mai [2020], 19 organisations associatives et syndicales publiaient, à l’initiative de la CGT, d’Attac et de Greenpeace, un « plan de sortie de crise » pour « répondre aux urgences sanitaires, sociales, écologiques et fiscales ». Une initiative singulière par le périmètre large des signataires rassemblant organisations écologistes (dont Greenpeace, Amis de la terre, Alternatiba), associations (dont Attac, Oxfam, CCFD, DAL) et syndicats (dont CGT, Solidaires, FSU, UNEF, Confédération Paysanne ou le Syndicat de la magistrature). Et qui avance des propositions de rupture, précises et chiffrées, visant à promouvoir « des alternatives au capitalisme néolibéral, productiviste et autoritaire ».

Quelques semaines plus tôt, le 6 mai [2020], l’Institut Montaigne publiait une note intitulée « Rebondir face au Covid-19 : l’enjeu du temps de travail ». Le think-tank patronal, jouissant de moyens et d’un entregent de premier plan, y détaillait neuf propositions « pour adapter le temps de travail en contexte de crise ». Un concentré de pensée libérale [….

Diamétralement opposées sur le fond, ces programmes de sortie de crise s’inscrivent tous deux dans le débat sur le « monde d’après ». Ils représentent des forces sociales importantes : la note Montaigne fait état d’une réflexion d’inspiration patronale ; le plan CGT-Attac-Greenpeace des propositions d’une partie significative du mouvement [salarial] social.

La crise du coronavirus ayant remis profondément en question la gestion libérale des sociétés associée à la mondialisation, on pouvait légitimement s’attendre à ce que le débat sur « le monde d’après » mette en avant des projets alternatifs. Or, pour l’instant, c’est tout le contraire que l’on a pu constater.

Si les deux « plans » ont respectivement fait l’objet d’une dépêche AFP, une simple comparaison de la réception des deux séries de propositions par la presse nationale, les journaux télévisés et émissions de débat des chaînes de télévision et chroniques et débats des stations de radio révèle un déséquilibre flagrant dans leur médiatisation [2] :

[…]

La mythologie journalistique voudrait que les médias soient les organisateurs neutres, objectifs du débat démocratique.

Il suffit pourtant de lire la presse, d’écouter la radio ou de regarder la télévision pour mesurer le fossé qui sépare ce discours de la réalité.

La crise du coronavirus n’a strictement rien changé (sinon en pire !) : nous avions déjà pointé comment les économistes à gages et autres chantres du libéralisme ont conservé contre vents et marées leurs prébendes médiatiques, et continuent plus que jamais de sévir dans les médias.

 La diffusion outrancièrement favorable au patronat des propositions pour « le monde d’après » est une autre illustration accablante de la misère du pluralisme médiatique. […], d’autres médias sont nécessaires.


Frédéric Lemaire et Jean Pérès. Acrimed. Titre original- Source (Lecture libre) : « Monde d’après » : le déséquilibre flagrant du débat médiatique


  1. Voir par exemple notre article sur les économistes invités durant cette période.
  2. Note méthodologique : les données du tableau ci-dessous sont tirées, pour la partie CGT-Attac-Greenpeace, de la revue de presse tenue depuis depuis la sortie du « plan de sortie de crise » (26 mai) sur le site d’Attac. Pour la partie concernant l’Institut Montaigne, elles sont issues de notre précédent article sur la médiatisation du rapport sur le temps de travail le jour de sa sortie (6 mai) et les jours qui ont suivi. Ces données ont été complétées lors de la rédaction de cet article, s’agissant notamment des reprises de dépêches AFP. Le tableau n’a pas vocation à l’exhaustivité mais rend compte, dans les grandes lignes, du traitement médiatique des deux informations.