Étiquettes

Que reste-t-il de l’humain après la fin du monde?

Que deviennent les humains dans le fantasmatique et fantomatique « monde d’après »?

La question agite depuis longtemps la science-fiction. Elle flotte aujourd’hui dans les discours et les conversations. Elle était au coeur d’une nouvelle de l’écrivain allemand Heinrich von Kleist, chef-d’œuvre de quelques pages : Le Tremblement de terre au Chili.

Kleist a 29 ans lorsqu’il l’écrit, en 1806, à Kônigsberg, la ville de Kant, au moment où les armées germaniques s’effondrent. L’écrivain et officier prussien s’est engagé contre Napoléon, qu’il considère comme un fléau. Les Français, dit-il, sont devenus « des singes de la raison ». L’Europe est un champ de bataille et de répression. Un sentiment de catastrophe inspire son texte dense, précis, violent.


On est en 1647, à Santiago. Josephe, fille d’un noble important de la ville, tombe amoureuse de son jeune précepteur espagnol, Jeronimo. Son père s’en aperçoit, éloigne Jeronimo et met sa fille au couvent.

Les deux amoureux se retrouvent clandestinement, le soir, dans les jardins du couvent. Un jour, en pleine messe, Josephe s’évanouit. La bonne société découvre, avec fureur, qu’elle est sur le point d’accoucher. On enferme Jeronimo. Josephe est condamnée à être brûlée vive (après la naissance de leur fils).

Le vice-roi du Chili commue la peine : elle sera décapitée. Le jour de l’exécution, devant une foule nombreuse et satisfaite, on la dirige en procession vers le bourreau, à travers les rues de la ville, au moment où, dans sa prison, Jeronimo décide de se pendre. C’est alors qu’un tremblement de terre, en détruisant la ville, en tuant une grande partie des habitants et en provoquant la panique, sauve les deux amants. Chacun ignore si l’autre a survécu.

Josephe retourne au couvent à travers les décombres, les feux, les cris des mourants. La mère supérieure, qui a de la compassion pour elle, lui tend son fils qu’elle avait gardé, puis le couvent s’écroule sur les nonnes, n’épargnant que Josephe et le bébé. La nature serait-elle anticléricale?

Rude question, dans un monde où c’est Dieu qui l’a créée. De son côté, Jeronimo parvient à rejoindre les collines dominant Santiago, s’écroule de fatigue et s’endort.

Quand il s’éveille un quart d’heure plus tard, dos à la ville, « un indicible sentiment de félicité le saisit lorsqu’un vent d’ouest venu de la mer vint caresser sa vie retrouvée, et son regard se porta dans toutes les directions sur la riante contrée de Santiago. Seules les foules de gens hagards que l’on apercevait partout lui serraient le coeur; il ne comprenait pas ce qui l’avait amené ici, lui et les autres; et ce n’est qu’en se retournant et en voyant la ville engloutie, qu’il se rappela le terrible moment qu’il venait de vivre. ll se prosterna jusqu’à toucher le sol de son front pour remercier Dieu de l’avoir miraculeusement sauvé; et comme si la terrible impression qui avait marqué son coeur avait chassé toutes les précédentes, il se mit à pleurer de joie de pouvoir encore profiter de cette vie si chère et pleine de couleurs». Et vive le « monde d’après ».

Baissant le regard, il voit une bague à son doigt, et, à cet instant seulement, il se souvient de l’existence de celle qu’il aime. Ce retour de conscience le rabat vers un désespoir qui semblait l’avoir abandonné, celui du « monde d’avant ». Il cherche à savoir auprès des survivants qu’il croise si l’exécution a eu Lieu. Les témoignages se contredisent.

Dans le désastre général, le moindre souvenir, la moindre information, semble avoir disparu. Jeronimo « alla s’asseoir dans une forêt et s’abandonna complètement à sa douleur. Il désira que la violence de la nature s’abattît une nouvelle fois sur lui. Il ne comprenait pas pourquoi il avait échappé à la mort que son âme accablée appelait, dans ces instants justement où, en toute liberté, elle lui apparaissait salvatrice ». Il voudrait que la nature remplace sa volonté; mais la nature est indifférente aux mouvements de l’âme, aux espoirs, aux désespoirs, et d’ailleurs, au milieu de tant d’horreur, ce qu’éprouve Jeronimo change vite, violemment. Et, après avoir bien pleuré, il fait ce qu’on fait pour survivre à ce qui aurait dû nous tuer : il se lève et part en quête de Josephe.

Pourquoi le tremblement de terre ne l’aurait-il pas sauvée, elle aussi?


Philippe Lançon. Charlie hebdo. 03/06/2020