Étiquettes

Avant toutes prises de position pour ou contre le thème inclus dans le titre, d’avoir des opinions toutes faites, nous voudrions préciser que dans un état réellement démocratique, les services régaliens ont leur nécessité.

L’administrateur n’entend nullement que l’ensemble des forces de police puisse être blâmable, d’accusé systématiquement « certains faciès », de pratiquer le racisme. Malheureusement comme dans toute société ce service a aussi ses déviants, le reproche que nous ferons, concerne le peu de mises en accusation sur des faits avérés, trop souvent de la légèreté des condamnations lorsqu’il y en a envers ces quelques personnes. MC


Alors que les États-Unis sont une nouvelle fois à feu et à sang, à la suite de la mort de George Floyd, un homme noir tué par un policier blanc, le débat sur le racisme dans la police n’épargne pas non plus la France. Un débat toujours miné, avec d’un côté, ceux qui crient au racisme d’État, qui serait inhérent à l’institution de la police, et de l’autre, ceux qui s’offusquent qu’on puisse même évoquer la question.

Pour éclairer un sujet complexe et brûlant, nous avons recueilli le témoignage, rare, de policiers, dont certains sont issus des minorités, qui racontent le « racisme ordinaire ».

C’est un mot, « bicot », que l’on pensait tombé dans les poubelles de l’histoire coloniale, et que l’on entend avec stupeur encore aujourd’hui dans la bouche d’un policier. « Un bicot comme ça, ça nage pas !» lance un agent, filmé dans une vidéo, fin avril, à L’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Et son collègue d’ajouter : « Ah, ah ! Ça coule, tu aurais dû lui accrocher un boulet au pied ! » Ils poursuivaient un jeune Égyptien soupçonné de vol qui s’était jeté dans la Seine pour leur échapper. Les deux fonctionnaires ont été suspendus, et deux enquêtes, judiciaire et administrative, ont été confiées à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Et puis? Rien.

Tout juste Castaner a-t-il tweeté : « Le racisme n’a pas sa place dans la police républicaine. » Est-ce si sûr? Plus récemment, c’est le mot « bougnoule » que l’on pouvait entendre dans une vidéo d’une arrestation à Lille. Deux exemples en à peine quelques semaines, et on n’ose imaginer les propos tenus sans qu’une vidéo ne les capte.

À la suite de l’épisode de L’Île-Saint-Denis, SOS Racisme a lancé un appel à l’attention du Premier ministre, Édouard Philippe, pour demander à « ouvrir le chantier de la lutte contre le racisme dans la police ». « Il y a une absence de parole politique sur ce sujet », dénonce Dominique Sopo, son président. Une revendication restée aujourd’hui sans réponse.

Pourtant, ce n’est pas une tribune « anti-flic », contrairement à certains collectifs beaucoup plus radicaux qui crient au «racisme d’État ». Ici, ce n’est pas un appel contre la police, mais pour une « meilleure » police. « Notre exigence d’avoir des forces de l’ordre dont le comportement ne contribue pas à fracturer encore plus notre société n’empêche en aucun cas le soutien et la compassion que nous leur témoignons lorsqu’elles sont victimes d’actes de violence », peut-on d’ailleurs lire dans cet appel.

Après l’épisode du « bicot », on aurait pu attendre en effet une réponse politique plus forte, pour savoir, une bonne fois pour toutes, quelle est l’ampleur du racisme chez les policiers et comment réellement y remédier. Ce n’est pas, en tout cas, du côté des syndicats de police que viendra un aggiornamento.

Chez Alliance, on souligne que l’agent qui emploie le mot « bicot » est le même qui a sauvé le jeune Égyptien de la noyade. « S’ils étaient racistes, est-ce qu’ils auraient été chercher, au péril de leur vie, un individu qui était en train de se noyer ? » nous demande Frédéric Lagache, délégué général du syndicat Alliance. Il faudrait lui donner une médaille, alors? Se réjouir qu’un policier ne laisse pas mourir dans la Seine un délinquant qu’il a poursuivi ?

Le racisme, ce serait même la police qui en serait victime : « Le racisme est une hostilité envers un groupe social, la police est un groupe social, certains développent un racisme envers les policiers », estime Lagache.

Rappelons-nous aussi qu’un syndicaliste d’Unité SGP-FO avait jugé l’insulte « bamboula » « à peu près convenable ». Il avait d’ailleurs été rappelé à l’ordre par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bruno Le Roux.

Un seul syndicat, l’Unsa-Police, minoritaire dans la profession, a signé l’appel de SOS Racisme. C’est un début.

La police est à l’image de la société, nous disent plusieurs de nos interlocuteurs. Mais, outre que l’on peut attendre qu’elle soit irréprochable, au regard du pouvoir qu’elle détient, certains votes interrogent.

Selon l’enquête de Luc Rouban pour le Cevipof, les policiers ont été 64,5 % à avoir voté pour Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, soit deux fois plus que la moyenne de la population. « Je n’ai pas mesuré le racisme de la police », pondère toutefois Luc Rouban.

Côté organisations syndicales, en revanche, dès qu’un syndicat poussé par l’extrême droite se crée, il obtient des taux minuscules. Mais peut-être qu’Alliance est déjà suffisamment positionnée à droite.

Lorsqu’on appelle le Service d’information et de communication de la police nationale (Sicop), on se démène pour nous prouver par A + B que le racisme ne serait le fait que de quelques brebis galeuses et que les dispositifs pour y remédier sont suffisants.

Suffisants, vraiment? Parmi eux, par exemple, une plateforme de l’IGPN, créée récemment, pour signaler en ligne tout propos ou pratique discriminatoire dont on aurait été victime ou témoin de la part de la police. En 2019, il y a eu 187 signalements. Mais, au final, seulement une dizaine transmise au parquet. « Pour les autres, les faits n’ont pas été avérés », nous explique-t-on.

Autre dispositif, Stop Discri, qui permet à un policier lui-même victime de discrimination de le signaler : mais sur 218 signalements en 2019 sur la plateforme, aucun n’a été transmis au parquet. Là encore, les faits n’ont pas été considérés comme suffisamment avérés. C’est peut-être vrai, en attendant, on peut avoir des doutes sur l’efficacité de ces mesures. Le chercheur au CNRS Sebastian Roché, spécialiste de la police, dénonce aussi l’impossibilité d’avoir un suivi : « On sait combien d’enquêtes sont ouvertes, mais ensuite, il n’y a aucun suivi par l’institution. »

Combien de policiers sanctionnés, au fait? Difficile d’établir les comptes au niveau de la justice. On peut voir certaines affaires médiatisées, comme ces deux agents marseillais qui, en avril dernier, avaient arrêté puis frappé un réfugié afghan, comme ça, gratuitement, alors qu’il s’agissait au départ d’un contrôle de confinement. Ils ont été condamnés à quatre ans et dix-huit mois de prison. Quant aux affaires Théo et Adama Traoré, elles sont toujours en cours d’instruction. Mais qu’en est-il d’agissements plus « ordinaires »?

Le Sicop nous informe qu’en deux ans 12 policiers ont été sanctionnés administrativement -c’est-à-dire au minimum un blâme (pour «manquement à leur devoir d’exemplarité, en lien avec des propos à caractère raciste »). Douze, cela fait bien sourire certains policiers dont nous avons recueilli le témoignage, eux qui constatent régulièrement du « racisme ordinaire ». Ils ont tous souhaité témoigner de manière anonyme. Trop risqué, sinon, pour la suite de leur carrière.

  • Mohamed*, qui travaille depuis quatre ans à la brigade anticriminalité (BAC) en Seine-Saint-Denis, estime : « D’après moi, 80 % des policiers sont racistes. Certains de mes collègues le disent clairement : « Moi, j’aime pas les Rebeus. » Ils appellent toujours les jeunes de cité les « bâtards » ou les « cafards’: « Cafard », c’est une manière de faire référence à leur couleur de peau », explique-t-il. Parfois, c’est lui-même qui est visé, on lui dit: « Tiens, on a ramené un de tes cousins. » Blague?

Ce racisme ordinaire impacte parfois la carrière de certains policiers issus des minorités : l’un d’eux voulait rejoindre la BAC, mais des membres de son service avaient alerté ceux de la brigade qu’il mangeait halal et « s’entendait un peu trop bien avec les cafards ». Résultat, la hiérarchie, qui ne voulait pas se mettre à dos ses hommes de la BAC, aurait refusé la mutation.

Quelles sont les conséquences lors des opérations ?

  • « Certains vont avoir le réflexe de contrôler toujours les mêmes profils, vous allez être plus en alerte vis-à-vis d’une personne de couleur », témoigne Abdou*, dans la police depuis vingt ans.
  • Sofia*, policière à Marseille, déplore : « Quand on fait un contrôle, si la personne est arabe ou noire, certains vont être plus durs. » Ça a été le cas lors d’un de ses derniers contrôles : « Le conducteur était arabe, mes collègues ont tout fait pour trouver de quoi le verbaliser, jusqu’à vérifier qu’il avait bien un triangle dans la voiture. Heureusement, il était calme, mais s’il y avait eu outrage à agent, j’aurais considéré que c’était la faute de mes collègues, qui l’avaient provoqué. » Elle a prévenu sa hiérarchie et a demandé à ne plus tourner avec ces collègues-là, mais ils n’ont pas été rappelés à l’ordre.
  • On rencontre Alain* avec de multiples précautions. Il ne nous donne pas son numéro, ni son vrai prénom. On passe par un intermédiaire pour avoir une entrevue, sur un banc, dans la rue. On comprend mieux pourquoi : il a travaillé à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Même là, il a constaté du racisme, raconte-t-il. « Un chef de groupe multipliait les réflexions du type : « Un Arabe, quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a plusieurs que ça peut poser des problèmes. » Il faisait toujours ce genre de « blagounette », mais au bout d’un moment, quand les blagues sont toujours sur les mêmes personnes, ça pose question. Ce même chef avait employé le terme « caniche » pour parler d’une femme arabe ayant les cheveux frisés. » Mais ce qui l’a encore plus frappé, c’est lorsqu’il travaillait au commissariat de Bobigny (Seine-Saint-Denis), où une policière avait posté sur sa page Facebook un message se réjouissant de l’attentat de Christchurch qui avait tué plusieurs musulmans dans une mosquée, appelant à faire pareil. Un appel au meurtre qui serait condamnable au pénal. « Son supérieur a été prévenu, mais la policière n’a reçu aucune sanction, à part quelques remontrances verbales », rapporte Alain.
  • « La hiérarchie réagit très rarement, c’est totalement tabou », témoigne encore Abdou.

Pour le journaliste Jean-Marie Godard, qui a enquêté et recueilli les témoignages de plusieurs policiers pour son livre Paroles de flics. L’enquête choc, les mots qu’il a pu entendre « se rapprochent le plus souvent de propos de comptoir que de racisme idéologique ». Le problème vient notamment, selon lui, de la manière dont certains sont recrutés. « Ce sont souvent de jeunes recrues qui viennent de petites villes de province, certains n’ont jamais été en contact avec des jeunes issus de l’immigration, ils sont envoyés directement en Île-de-France, en Seine-Saint-Denis. »

Comme pour les profs, ce sont donc les plus jeunes policiers qui sont mutés dans les endroits les plus difficiles. Misère du service public. « C’est une machine à fabriquer des fachos », témoignait auprès de lui un contrôleur de CRS. « Ces jeunes se perçoivent eux-mêmes comme faisant partie d’une bande, la police, et ça devient deux bandes qui s’affrontent », explique Godard.

Difficile d’évaluer le niveau de racisme de la police, estime Sebastian Roché. « Le racisme suppose une idéologie de hiérarchie entre des groupes sociaux. En revanche, pas besoin d’être raciste pour être discriminatoire. Et c’est le cas d’une bonne partie des policiers, notamment avec le contrôle au faciès », estime-t-il.

La Cour de cassation avait d’ailleurs condamné l’État en 2016 pour des contrôles d’identité abusifs. Aujourd’hui, il est prévu de généraliser des « caméras piétons » qui enregistreraient tout ce que fait le policier. Cela sera-t-il suffisant?

Dommage, en tout cas, que le sujet ne soit pas pris à bras-le-corps par l’institution et par le ministère, au-delà de petits dispositifs par-ci par-là. C’est d’ailleurs dans cette faille béante que s’engouffrent les indigénistes, comme Sihame Assbague qui a d’abord créé le collectif .Stop le contrôle au faciès, pour ensuite lancer, quelques années plus tard, les camps d’été « décoloniaux »


Laure Daussy. Charlie hebdo. 03/06/2020


* Les noms ont été changés.