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Dernières (mauvaises) nouvelles de Manhattan. Toujours confiné dans sa ville qui, il y a encore peu, était devenue l’épicentre de la pandémie, l’écrivain new-yorkais fait un triste état des lieux d’un pays qui semble ne plus avoir aucune cohésion et dont la boussole a perdu le nord.

 […] Incarcéré [à cause de la pandémie Covid-19] dans mon appartement de Manhattan depuis deux mois, j’ai […] le soutien de mon amoureuse, Lenore.

Nous avons la possibilité de commander de la nourriture sans risque de pénurie et de nous la faire livrer. Nous pouvons bavarder avec notre médecin au téléphone (mon humeur sombre l’inquiète). Lenore a recours à la télémédecine avec son ergothérapeute pour retrouver la pleine mobilité de sa main, après une fracture du poignet […], pendant que je parcours mes 5 km quotidiens dans mon séjour pour activer ma circulation sanguine.

Nous faisons partie de ceux qui ont de la chance.

Notre gouverneur, Andrew Cuomo, le fils ombrageux d’un ancien gouverneur, nous donne des directives. En tant que secrétaire d’État au Logement et au Développement urbain sous l’administration Clinton, il était bien préparé pour affronter cette crise. Mais personne n’avait soupçonné sa profonde humanité, sa propre détermination à sauver des vies et à rétablir une forme d’ordre dans sa petite partie d’un pays voué au chaos.

Il y a peu, la ville de New York était l’épicentre de la pandémie, ce n’est plus le cas grâce aux exhortations de Cuomo et aux efforts héroïques des médecins, du personnel infirmier et des pompiers, mobilisés en première ligne. Le 16 mai [2020], nous avions encore un total de 16 décès, mais aussi terrible que soit ce chiffre, c’est le plus bas en près d’un mois.

Et pourtant, ma colère s’accroît, se mue en désespoir lorsque des hommes et des femmes qui travaillent dans des abattoirs et des usines de conditionnement de viande, dans l’Iowa, le Dakota du Sud, le Wisconsin et 16 autres États, avec ou sans masque, attrapent le Covid à un rythme alarmant. Ils ne peuvent pas cesser le travail s’ils tombent malades, car ils ne seront pas payés. Et alors que le virus se répand dans leurs familles et tue leurs propres grands-parents, c’est comme s’ils vivaient tous dans un abattoir diabolique. La manière dont ces travailleurs sont sacrifiés est atroce.

  • Et maintenant, le pays amorce son déconfinement, ce qui signifie que « 50 gouverneurs font 50 choses différentes », selon Andrew Noymer, professeur associé de santé publique à l’université de Californie.
  • Nous avons de surcroît un président qui croit au chamanisme plutôt qu’à la science.
  • Nous savons encore trop peu de choses sur le virus, et pourtant, nos épidémiologïstes, tant au sein du gouvernement fédéral que de nombreux États, sont marginalisés.

On entendait parler de vaccins, de remèdes miracles, tandis que des milliers d’hommes franchissaient les frontières des États pendant le confinement pour se faire couper les cheveux en Géorgie et que des familles se promenaient sur les plages de Floride, sans masque.

Nous n’avons plus de stratégie nationale cohérente, en revanche, nous avons une hystérie nationale. La peur et même la panique coexistent avec la témérité transgressive de ceux qui sont prêts à risquer leur vie et celle des autres.

La vraie question qui se pose est de savoir si nous formons encore une nation ou si nous sommes tombés dans un univers dystopique (1) où les États doivent se bagarrer avec leurs voisins, tels des sauvageons dans un gigantesque berceau, pour récupérer des équipements de protection et autres ressources vitales.

Pendant ce temps, la Maison-Blanche ne fait rien, campe sur son propre stock de denrées essentielles et dispense ses faveurs à certains États tout en les refusant à d’autres, suivant en cela la ligne de fracture toxique entre républicains et démocrates.

Nombreux sont les républicains prêts à sacrifier « les vieux, les pauvres et les malades chroniques » pour sauver l’économie, comme l’écrit Fintan O’Toole dans une récente livraison du New York Review of Books.

Cela ne signifie pas pour autant que les démocrates sont vertueux et que les républicains ne le sont pas. Les très riches, qu’ils soient démocrates ou républicains, semblent aveugles à la pauvreté qui les entoure.

Ces neuf dernières semaines, près de 40 millions d’Américains ont perdu leur emploi et nombre d’entre eux ne le retrouveront jamais dans le monde d’après la pandémie, où leurs compétences seront peut-être jugées inutiles.

Où est donc passée mon Amérique, bon sang?

Je n’étais qu’un petit garçon durant les pires années de la Seconde Guerre mondiale, et il nous semblait alors que les Japonais s’emparaient de toutes les îles du Pacifique Sud et que les Allemands avaient conquis l’Europe de l’Ouest en une guerre éclair. J’ai le souvenir d’avoir vu une lettre portant la mention « Paris, Allemagne », et d’avoir eu envie de pleurer. Mais sous Franklin Roosevelt, la nation tenait bon, et je me délectais de ses « Causeries au coin du feu» à la radio.

Désormais, nous nous en remettons au hasard et à la croyance, digne du Moyen Âge, que l’ouverture d’un barbier en Géorgie ou d’une salle de sport en Alaska nous débarrassera de la peste, comme par magie.

Peut-être cette pandémie nous enseignera-t-elle quelque chose : que la vie de chaque individu a sa dignité, sa propre valeur unique et précieuse, et que si nous en venons à le nier, aucun de nous ne survivra. Nous deviendrons zombies dans un monde de zombies.


Jérôme Charyn. Charlie hebdo. 03/06/2020 – Traduit de L’anglais (États-Unis) par Jeanne Guyon


1.      Dystopique – Au contraire de l’utopie, la dystopie relate une histoire ayant lieu dans une société imaginaire difficile ou impossible à vivre, pleine de défauts, et dont le modèle ne doit pas être imité. (1984 – Orwell, La servante écarlate – Atwood, Meilleurs des monde – Huxley, Fahrenheit 451 – Bradbury, etc.)


Note de l’administrateur : bien évidemment ce qui est relaté ci-dessus concerne l’Amérique de Donald Trump et chacun le sait, n’a rien à voir avec ce qui se passe en Europe … ou en France … oui … euh ! MC