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Une certaine philosophie de la vie pour sortir du capitalisme destructeur… comme d’habitude un article mis à disposition pour connaître toutes les visions d’un après possible. C’est un avis comme un autre, comme tous les avis, il enrichit la connaissance. MC

Donna J. Haraway est philosophe et biologiste américaine. Elle invite à créer de nouveaux « liens de parenté » avec les non humains comme avec les humains, appelant à la fin d’un capitalisme destructeur.

 […] À 75 ans, Donna J. Haraway nous y invite à faire exploser tous les carcans et à apprendre à vivre « connecté aux autres », humains et non-humains. Le seul chemin possible, nous explique-t-elle depuis sa maison confinée de Californie, pour penser et vivre à l’heure du désastre écologique. […]

[…] Nous vivons tous au milieu d’un monde abîmé par les extractions et les exterminations du vivant, en plein dans la sixième extinction de masse que connaît la Terre. […] … cette pandémie lui donne une nouvelle intensité, que nous expérimentons avec une disparité très perturbante. J’habite à Santa Cruz, une petite ville sur la côte californienne, avec un compagnon formidable, deux chiens, je suis entourée de verdure, je vois pousser mes légumes de printemps.

Ma vie de confinée est plus isolée mais mon refuge est très agréable. Le fossé est immense entre ma situation personnelle et ma conscience de la souffrance provoquée par la maladie et le désastre économique.

Plus d’un million d’Américains sont touchés par la pandémie, dont plusieurs amis et collègues; plus de cent mille personnes en sont mortes… Ce décalage provoque un trouble profond. Mais il faut vivre avec, et tenter d’y répondre, ensemble. […]

  • Comment?

De différentes manières ! […]  Quelles sont les activités suspendues que nous ne voulons pas voir reprendre ? À quoi tenons-nous ? Que voulons-nous inventer ? Nous devons réfléchir, individuellement et ensemble, au monde que nous souhaitons. Sans oublier que la souffrance va s’intensifier, pour un bon moment… […]

  • Aux États-Unis en particulier?

Les États-Unis forment à plusieurs égards cinquante pays très différents. Certains, comme la Californie, s’en sortent mieux. Mais le gouvernement fédéral, tellement chaotique et incompétent, rend cette crise plus dévastatrice. Les inégalités se creusent comme jamais. Les immigrants sans papiers n’ont droit à aucune aide fédérale. La Californie a prévu des systèmes d’assistance, mais les républicains sont en train d’attaquer l’administration au prétexte que ces aides seraient illégales. Nous allons vers un combat judiciaire, et en attendant, les gens ont besoin d’argent ! L’époque déborde de peines auxquelles il faut tenter de remédier. Mais nous devons aussi cultiver la joie. […]

  • Difficile de rire quand tout s’effondre!

On ne peut pas s’en tenir à la peur. Perdre notre capacité à la joie, c’est perdre notre capacité à bien vivre ensemble. Nous avons besoin les uns des autres. L’individualisme borné n’est plus possible. Tout cela est au coeur de ce j’appelle « vivre avec le trouble » : apprendre à être véritablement présents, ici, maintenant, avec les autres. S’engager face à la crise environnementale ne signifie pas seulement en connaître les grands enjeux, mais aussi cultiver les pratiques qui nous soutiennent, concrètement.

En tissant des liens les uns avec les autres, humains et non-humains. En apprenant, par exemple, à connaître et aimer les insectes pollinisateurs des plantes qui nous entourent, les microbes avec lesquels nous vivons… En développant des rituels collectifs : partager un repas et célébrer la bonne nourriture venue des marchés fermiers locaux… Vivre avec le trouble, c’est apprendre à donner et recevoir, apprendre à « vivre-avec » et « penser-avec ». Car on « devient avec »… ou on ne devient pas.

  • Dans votre livre, vous vous intéressez par exemple aux collaborations avec les pigeons!

J’ai commencé à prêter attention aux pigeons à Paris, quand j’étudiais à la Fondation Teilhard de Chardin — je les croisais tous les jours en traversant le Jardin des Plantes. De fil en aiguille, je me suis intéressée aux histoires de pigeons espions, de pigeons voyageurs, de courses de pigeons, et à leurs incroyables aptitudes. Savez-vous qu’ils peuvent se reconnaître dans un miroir, comme les chimpanzés, les pies ou les enfants de plus de 2 ans, et identifier différentes personnes sur des photos ? […]

  • Pourquoi l’art du récit est-il si important pour vous?

Parce que retrouver des histoires oubliées, en créer de nouvelles, permet de témoigner de manières de faire qui seraient peut-être meilleures. Ce genre d’exercices est utile à la pensée collective, et peut nous aider à nous mouvoir dans la complexité.

Raconter des histoires est une pratique qui m’ouvre à d’autres émotions, à d’autres expériences de vie, aux différences. […] Les histoires permettent de développer notre imagination et notre capacité à nous préoccuper des autres. Elles nous lient. D’où l’importance, aussi, des récits sur les arts de vivre des non-humains. Quelles interactions existent entre les abeilles et les orchidées ? Entre les fourmis et les acacias? Que se passe-t-il quand une espèce impliquée dans la vie d’une autre disparaît de la planète? Comment les corbeaux ou les corneilles portent-ils le deuil, celui-ci n’étant pas une spécificité humaine ? […]

Nous ne pourrons guérir le monde, écrivez-vous, que partiellement, modestement…

Oui, car la destruction en cours est considérable. Mais il reste beaucoup à réparer, notamment par la contribution d’inventions techniques. En revanche, la foi dans les solutions techniques est vaine et dangereuse. Ceux qui sont morts ne reviendront pas, et cela inclut de nombreuses espèces et leurs modes de vie. Une fois que vous avez vidé les nappes phréatiques de la Vallée centrale, en Californie, c’est fini, en tout cas pour des milliers d’années. La Terre vit une période de destruction aiguë, que j’appelle « capitalocène ».

C’est un système capitaliste de type colonial et racial, en cours depuis cinq siècles, qui dépasse la seule utilisation des énergies fossiles : le déplacement de peuples, de plantes, d’animaux, les immenses forêts rasées ont précédé la machine à vapeur… Dit autrement, il s’agit d’un système social, économique, technique, d’organisation de la vie et de la mort, auquel il faut mettre un terme, et vite !

Mais on peut aussi parler de « plantationocène », autre mot que nous avons proposé avec mes collègues Anna Tsing, Scott Gilbert et d’autres, pour désigner spécifiquement la transformation de cultures et de forêts en de vastes plantations et extractions.

  • Le terme d’« anthropocène », ce nouvel âge défini par l’impact des activités humaines sur les écosystèmes, ne vous convient-il pas?

Ma principale objection est simple : ce n’est pas l’homme en tant qu’espèce qui détruit ce qu’on appelle le « système Terre » (2). Ce sont certains groupes humains spécifiques, en termes de classes, de races (pas uniquement des hommes blancs occidentaux !) qui ont inventé et propagé ces modes de destruction. Cela dit, je ne cherche pas à interdire l’usage de tel ou tel terme.

Je préfère penser par additions, et voir ce que ces concepts produisent : parler d’anthropocène est-il utile pour mobiliser face à la crise climatique ? Le mot a suscité une incroyable créativité artistique, avec des performances, des pièces de théâtre, des expositions, pour sensibiliser à la crise et à la justice climatiques. Il a aussi permis de rassembler des scientifiques pour réfléchir ensemble sur une série de grandes thématiques. […]


Weronika Zarachowicz. Télérama. 031/06/2020


  1. bruno-latour.fr/fr/actuelles_notes.html
  2. Les sciences du système Terre travaillent sur les interactions entre les différentes couches externes de la planète, mais aussi sur les conséquences des activités humaines sur celles-ci.