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Jean-Michel Blanquer n’a pas l’habitude de se trouver en mauvaise posture et d’être le mauvais élève du gouvernement.

Pourtant, en deux mois de confinement et de fermeture des établissements scolaires, l’omniprésent ministre de l’éducation nationale a été mis en difficulté par le tandem exécutif, et aussi par la réalité. Ses déclarations ont été souvent contredites par les faits. […]

[…] Dernier épisode en date, le ministre s’est arc-bouté plusieurs semaines sur le maintien d’un oral de français en première. Il entendait ainsi conserver un examen terminal et plaidait plutôt « pour Phèdre que Netflix ». Le ministre a même affirmé que « les élèves me remercieront dans 10 ans, en se souvenant de leur lecture de Phèdre pendant le confinement » dans le Journal du dimanche, le 10 mai. Son désir de postérité n’a pas été entendu, Édouard Philippe a tranché en faveur d’une évaluation en contrôle continu. […]

Aujourd’hui, les élèves reprennent petit à petit le chemin de l’école mais de manière très parcellaire – pour désormais, selon le ministère, 1,8 million d’écoliers et 600 000 collégiens. Une partie des lycéens de la voie professionnelle a pu aussi retourner au lycée. […]

Pendant deux mois, les différentes sorties du ministre de l’éducation nationale ont donné lieu à des recadrages en bonne et due forme. Face aux membres de son gouvernement, Édouard Philippe a répété à plusieurs reprises qu’il préfèrerait voir les uns et les autres cesser de bavarder dans les médias. Autour de la table, beaucoup ont cru reconnaître des messages adressés à Jean-Michel Blanquer, dont le manque de précautions rhétoriques a plus d’une fois irrité Matignon.

Un épisode a particulièrement marqué les esprits : l’audition du ministre par la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, le 21 avril. Ce jour-là, Jean-Michel Blanquer dévoile les « grands principes » de la réouverture progressive des écoles, qui n’ont pas été arbitrés en plus haut lieu. Pour la rue de Varenne, c’est la goutte de trop. Une semaine plus tard, Édouard Philippe désavoue en direct son ministre de l’éducation nationale, en présentant un tout autre calendrier de déconfinement.

De l’autre côté de la Seine, on prend le cas Blanquer avec un peu plus de détachement. « Il peut agacer, mais quand même on lui pardonne », résume un habitué de l’Élysée, qui rappelle que le président de la République soutient depuis le début du quinquennat cet homme repéré par son épouse, Brigitte Macron, en novembre 2016. « Il considère que c’est “the right man at the right place” [« la bonne personne à la bonne place » – ndlr] », poursuit le même interlocuteur régulier du chef de l’État.

Ce soutien reste incontestable malgré les deux mois qui viennent de s’écouler. Il explique en partie les raisons pour lesquelles les relations sont plus tendues avec Matignon. Car Jean-Michel Blanquer fait partie de ces rares ministres propriétaires d’un mystérieux totem d’immunité qui leur permet de faire à peu près ce qu’ils veulent. Y compris disserter sur leurs marottes (en l’espèce la laïcité). La crise sanitaire a en outre retardé le ministre dans la rédaction d’un essai sur le sujet, qui devrait toutefois voir le jour à l’automne. […]

Pourtant, cette crise du Covid-19 risque de laisser des traces dans le parcours du ministre de l’éducation nationale, de moins en moins audible après des mois de défiance, […]

[…]  La rentrée 2019 avait commencé sous de mauvais auspices. Elle avait été marquée par le suicide de la directrice d’école Christine Renon. Une émotion profonde avait surgi dans la communauté éducative.

Puis l’épidémie a commencé à poindre, jusqu’au confinement. L’événement est historique et inédit. « Personne n’était préparé », indique un membre d’un rectorat qui a dû malgré tout improviser. La vie parfois difficile des familles a été mise à nu par le confinement. Le ministre, « un homme de droite à la fibre sociale indéniable », dit un proche, a dû se rendre compte, contrairement à ce qu’il croyait, que tous les enfants et adolescents ne sont pas équipés d’un ordinateur, d’un téléphone ou encore d’une connexion Internet. Le ministre n’avait pas une juste représentation des conditions sociales des familles.

La mise en place de la « Nation apprenante », ces contenus pédagogiques à destination des élèves diffusés dans des médias partenaires du ministère de l’éducation nationale, s’est heurtée au flou du ministère. « Ça ne peut pas faire de mal, mais ces contenus sont décrochés de toute progression pédagogique et ça ne peut pas remplacer l’école », indique encore ce conseiller au rectorat.

« En fait, on nage en permanence dans des concepts flous, pas bien définis. Tout ceci s’habille d’intentions nobles et démocratiques mais c’est vide. On nous parle de continuité pédagogique mais on ne sait toujours pas ce que c’est… », poursuit cette source.

Le ministre fonctionne par dispositifs, s’inquiète encore ce conseiller. « Il en crée dans tous les sens, on ne réfléchit pas au contenu des choses. Ça lasse car il faut beaucoup d’énergie pour créer tout cela sans que cela soit forcément efficace. Mais les personnels de l’éducation nationale sont des bons soldats, ils font. »

Francette Popineau, secrétaire générale du Snuipp-FSU, premier syndicat du primaire, considère aussi que le ministre a géré cette crise comme son ministère depuis le début, « seul et avec ses fanfaronnades du type, “on est prêts pour l’enseignement à distance” ». Avec un peu de recul, elle juge que le ministre est apparu dépassé. […]

Les critiques fusent.

Jean-Rémi Girard, président du SNALC (Syndicat national des lycées, collèges, écoles et du supérieur), retient surtout du ministre de l’éducation sa boulimie médiatique durant la période, inversement proportionnelle au temps consacré aux échanges avec les organisations syndicales. « On en est à guetter une information à la télévision ou à la radio pour savoir ce qu’il se passe. Souvent, il n’annonce rien mais parfois il annonce des choses. » […]

Plus largement, le responsable syndical juge que le ministre « a manqué la façon dont cette pandémie a été vécue par les parents et enfants, ce qui est grave », et n’a pas su leur témoigner d’empathie. Selon Jean-Rémi Girard, les hommages rendus aux enseignants, qui ont tenu la barre malgré les perturbations, sonnent faux lorsqu’on se trouve dans une période où des postes sont supprimés et que la revalorisation salariale promise lors des négociations sur la réforme des retraites reste en suspens.

Dans l’entourage du ministre, on balaie ces critiques et on se félicite que la maison, souvent caricaturée comme « pachydermique » et lente à bouger, a été réactive malgré quelques imperfections. […]

Jean-Rémi Girard et une partie des autres syndicats n’attendent en réalité plus grand-chose de Jean-Michel Blanquer. « Le problème de la communication et des déclarations perpétuelles, c’est que le ministre ne dit pas la vérité. La décision du conseil scientifique qui préconise de ne pas rouvrir les écoles avant septembre est différente de la décision politique qu’il faut alors justifier. On sait bien que les aspects sociaux ne sont pas au cœur de la volonté de reprise. Ce serait mieux passé s’il avait dit la vérité. Personne n’a cru que le retour en classe était pour aider les enfants défavorisés. À cause de tout cela, je ne vois pas comment il peut renouer les liens avec les personnels. »

Au cours du confinement, l’école s’est révélée être un enjeu primordial, avec 12 millions d’élèves concernés par la fermeture des établissements scolaires, de la crèche à l’université. Tous les projecteurs ont été braqués sur la rue de Grenelle. Les parents ont dû jongler entre télétravail et classe à la maison, non sans heurt pour certains. L’enseignement à distance a exacerbé les inégalités scolaires. […]

[…] … le ministre doit aussi ferrailler avec des contestations qui surgissent de l’intérieur. Il y a trois semaines, une tribune anonyme, attribuée à quinze hauts fonctionnaires du ministère de l’éducation nationale et parue sur le site spécialisé le Café pédagogique a fait grand bruit. Ce texte dénonce le « projet réactionnaire du ministre » dans un langage parfois jargonnant. Les auteurs pointent une « mise au pas » du ministère et démontent en détail les politiques menées par Jean-Michel Blanquer depuis 2017.

Le conseiller du rectorat, qui connaît aussi le ministère, confirme les points de divergence développés par les hauts fonctionnaires dans leur tribune. « Le ministre n’est pas très apprécié par les personnels car il gouverne par des injonctions verticales au mépris de la liberté pédagogique », décrypte-t-il. Il relève pour sa part que l’anonymat du texte est révélateur de l’atmosphère de peur qui règne rue de Grenelle. […]

S’il est acquis que l’enseignement serait dégradé jusqu’aux vacances scolaires, tous les élèves devront être accueillis à la rentrée et il va falloir faire preuve de beaucoup d’inventivité pour y parvenir. Les turbulences restent à venir et le navire n’a pas fini de tanguer. […]


Ellen Salvi et Faïza Zerouala. Médiapart. Titre original : « Jean-Michel Blanquer, un ministre affaibli par la crise sanitaire ». Source (extrait)