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Macron a vite jugé son ministre de la Culture trop léger pour être chargé du dossier.

S’il s’était appelé Jack, Franck aurait sans aucun doute été le chef d’orchestre naturel de l’opération renaissance. Mais, aux yeux du président de la République, qui l’avait choisi, faute de mieux, pour remplacer Françoise Nyssen au gouvernement, en octobre 2018, Franck Riester n’a pas les épaules d’un (re)bâtisseur, ni les mètres carrés de surface politique pour peser sur les événements. Moins de deux jours après l’incendie, le 17 avril 2019, et sans la moindre hésitation, le chef de l’Etat a bombardé le général Georgelin à la direction du chantier.

Hanté, selon ses amis, par la crainte de « jouer perpétuellement en seconde division », l’ancien maire UMP de Coulommiers – il l’a été durant neuf ans – a vécu ce parachutage comme une relégation. Et son administration, comme une humiliation. « Tout le monde, au ministère, n’a pas vu d’un bon œil ma nomination », euphémise lui-même Georgelin…

Mais que faire, sinon s’incliner devant le chef en attendant des humeurs meilleures ?

Rallié tardivement à la cause macroniste après avoir été le porte-parole de Constructifs un peu mollassons, le fondateur du micro mouvement Agir n’a pas vraiment l’armure pour résister à la volonté de « Jupiter ». […]

C’est tout juste si les Macron boys n’ont pas fait un communiqué pour féliciter Georgelin quand, [le général] s’en est pris [au ministère de la culture et du patrimoine, en], déclarant : « Notre-Dame ne leur appartient pas ; il faut un regard extérieur, et, ce regard, c’est moi ! »

Pour le malheureux ministre, le chemin de croix, jalonné de peaux de banane, a commencé dès le Vendredi saint, jour de l’entrée en fonctions du bouillant général.

Début mai 2019, en tête à tête, Georgelin lui explique sans gêne sa conception de la tutelle : il ne dépend, dit-il, que du chef de l’Etat et n’a de comptes à rendre qu’à lui. Et il s’en va.

Riester lève les yeux au ciel. Des clous ! Il n’a aucune envie d’être son mécano et le lui fait comprendre : le 15 mai, il ne le convie pas à Notre-Dame lors de la visite du Premier ministre canadien, Justin Trudeau.

Représailles immédiates le lendemain : l’équipe de TF1, que le ministère de la Culture a autorisée à tourner, est bloquée sur le parvis ; la Préfecture de police lui en interdit l’accès. Motif : le général est le seul à décider des accréditations…

En novembre, quand Georgelin dérape en intimant à l’architecte en chef Villeneuve l’ordre de la boucler, Riester croit l’avoir enfin au bout de son fusil. Ses collaborateurs l’encouragent sur le mode : « Descends-le maintenant, c’est le moment ! ». Enhardi, le voilà qui dégaine finalement un pistolet à eau : un tweet pour ronchonner contre « des propos [qui] ne sont « pas acceptables » » et déclamer une gentille leçon de morale. « Le respect est une valeur cardinale pour notre société. En tant que responsables publics, nous devons être exemplaires. » Amen !

[…] En 2020, la guerre de tranchées continue entre les deux hommes, censés œuvrer main dans la main. Avec ses équipes, Riester fait son petit Verdun, mais le militaire peut se permettre de se montrer magnanime en affirmant, non sans condescendance, qu’il « travaille très bien » et « en confiance » avec son adversaire : il sait qu’il a déjà gagné à la guerre .

[…]

Quand Georgelin incarne la résurrection de Notre-Dame, Riester, volontiers jugé « transparent » par le monde culturel, s’efforce d’exister […]


Extraits des « Dossiers du Canard Enchainé » N°155 – Mai 2020