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Le Brésil est le pays sud-américain le plus touché par la pandémie, mais son président la minimise encore en prenant des bains de foule et en s’en remettant à son gourou.

Dessin de Kiro. le Canard enchaîné. 03/06/2020

Il s’est encore montré dimanche, a levé les bras au ciel, a salué ses partisans. Puis il leur a parlé de la pandémie, et ils ont crié : « Mythe ! Mythe ! Mythe !» Ça lui a tellement plu qu’il a ensuite porté deux enfants sur ses épaules, avant de monter sur un cheval de la police. Les enfants pour l’affect et le côté protecteur, le cheval pour la virilité. Lors d’une sortie précédente, il s’était vigoureuse­ment essuyé le nez du revers de la main avant de serrer celle d’une petite dame ravie, pas du tout gênée de se tartiner la morve présidentielle.

Jair Bolsonaro est en forme. Normal, c’est un vrai sportif, pas une femmelette ; il l’attend de pied ferme, la bestiole. L’épidémie s’emballe, 30 000 morts au Brésil ? La belle affaire. Les chiffres sont vraisemblablement truqués, quelles sont les vraies données, monsieur le Président ? « Je ne suis pas croque-mort, OK ?» Mais c’est tout de même un drame, tous ces morts qu’un confinement bien dosé permettrait sans doute d’éviter ?« Je regrette quand il y a des morts, mais c’est la vie. » C’est vrai, quoi, pourquoi se faire des noeuds au cerveau ?

Il faut dire qu’il a à ses côtés une fine équipe pour affronter la crise. Son ministre de l’Environnement, Ricardo Salles, compte bien profiter de la période pour assouplir gentiment les lois de protection de la nature.

Vont pas nous casser le business, ces saletés d’écolos.

La pelle de la forêt

Tereza Cristina, la ministre de l’Agriculture, proche des intérêts de l’« agronégoce », comme on dit pudiquement, couvre l’entreprise de déforestation la plus massive jamais observée en Amazonie. Bien, Tereza, continue comme ça. Le ministre de l’Education, Abraham Weintraub, tient son rang, lui aussi. Il souhaiterait, dans un but éducatif, évidemment, mettre les juges de la Cour suprême derrière les barreaux. Dans le cas fort improbable où cet aréopage de fins politiques ne suffirait pas, Bolsonaro a toujours la possibilité de consulter son gourou, l’astro­logue-philosophe (si, si !) Olavo de Carvalho, qui parle quotidiennement à ses fils au télé­phone. Carvalho vit aux Etats-Unis, est un grand pote de Trump et de Bannon, ne voit pas pourquoi la Terre serait ronde et a déjà obtenu la tête d’un précédent ministre de la. Santé, un impudent qui prônait le confinement.

Bolsonaro va avoir besoin d’appuis dans la période qui s’annonce. Les plaintes s’accumulent : doutes au sujet de la validité du processus électoral ayant permis son élection, usage massif des fake news, agissements d’un « cabinet de la haine » informel se réunissant au palais présidentiel pour cibler des opposants et mener des opérations, déclarations de son ministre de la Justice démissionnaire l’accusant d’ingérence dans les affaires de la police, dans le but de freiner des enquêtes en cours sur ses fils… Lors de sa conférence de presse de rupture, le très médiatique juge Sérgio Moro, tombeur de Lula, a directement mis en cause Bolsonaro, promettant échanges de mails et captures d’écran. Alors, cuit ?

« La procédure d’impeachment nécessite le soutien d’au minimum 342 parlementaires, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Et Jair Bolsonaro conserve le soutien de 25 à 30 % de l’opinion », rappelle un diplomate bon connaisseur du pays.

Pourtant, une autre bombe gît sous les pieds de Bolsonaro. « La proximité des fils du Pré­sident avec les milices, ces groupes formés d’anciens policiers qui combattent les nar­cotrafiquants mais ont également des intérêts avec eux, est de notoriété publique. Ce pouvoir parallèle a pris beaucoup d’ampleur, Bolsonaro n’est pas à l’abri d’un scandale retentissant », souligne un chef d’entreprise français installé à Sào Paulo.

Milices secours

Il a choisi d’attaquer. « Il ne sait faire que ça. Il fut un officier médiocre, en guerre avec l’institution militaire, un piètre parlementaire, qui ne fit que, cogner, et c’est, logiquement, un président qui ne sait que développer des antagonismes », poursuit le même. Il attaque la presse (« Fermez-la, ne posez aucune question, bande de scélérats et de menteurs »), la justice et les nombreux gouverneurs qui s’opposent à lui.

Il essaie d’amener l’armée sur son terrain, s’affichant chaque jour en nostalgique de la dictature. Il a demandé aux forces armées de « [se] ranger aux côtés du peuple ». Les nombreux anciens militaires devenus ministres de son gouvernement affichent un silence gêné. Le général Santos Cruz, une sommité, qui a quitté l’équipe gouvernementale en juin 2019, s’est chargé de lui répondre dans un texte très pédagogique, le 29 mai : l’armée ne bougera pas. Un petit cours de rattrapage sur les principes démocratiques à l’usage des élèves peu doués.

Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 03/06/2020