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Parmi les erreurs des gouvernements des dernières décennies, la stagnation des salaires, hypocritement baptisée « modération salariale », est l’une des pires.

Le Parti socialiste en porte la principale responsabilité, Jacques Delors l’ayant mise en pratique le premier, en 1983, avec la suppression de l’« échelle mobile des salaires », qui garantissait que les salaires augmentent autant que l’inflation.

À partir de 1993, l’État a une idée géniale : et si on payait les salaires à la place des entreprises? Cela s’est appelé la « baisse des charges » : les cotisations sociales versées par les entreprises sont diminuées sur les bas salaires.

À la suite du rapport Gallois de 2012, cette politique s’emballe : le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), inventé par les géniaux Hollande et Macron, a déjà coûté 100 milliards aux finances publiques, pour un résultat minable en termes d’emplois.

Grâce à cette politique lumineuse, le coût du travail dans l’industrie est aujourd’hui inférieur en France à ce qu’il est en Allemagne. Est-ce que cela nous a permis d’exporter comme des Teutons ? Nein.

Si nous avions investi ces 100 milliards dans de nouvelles technologies et formé nos salariés, le résultat aurait été différent. C’est d’autant plus regrettable que les salaires sont plus élevés dans l’industrie que dans les services : mieux vaut être ouvrier qualifié que community manager.

De plus, les investissements rentables sont connus, comme, par exemple, les énergies renouvelables. Et la France emprunte, encore ces jours-ci, à des taux d’intérêt de 0 %. Créer à nouveau des emplois qualifiés, et bien payés, dans l’industrie est donc fastoche.

Du côté des infirmiers et autres instits, la solution est simple aussi il faut les augmenter. Et financer cela par le rétablissement de l’ISF, l’ajout de tranches supérieures à l’impôt sur le revenu, la suppression de niches fiscales, ainsi qu’une lutte sans pitié contre la fraude fiscale et sociale. Ici aussi, tout est simple, mais ce n’est pas Manu qui va le faire.

En revanche, pour les bas salaires des services, qui constituent, à la louche, un quart des emplois de ce pays, c’est foutu. Il est impossible d’être picker chez Amazon ou serveuse dans un petit restau de quartier, et d’être bien payé.

Dans tous ces métiers, il n’y a pas de progression salariale, car la personne qui occupe ces postes ne peut pas devenir significativement plus « efficace » au cours de sa vie.

C’est pourquoi il faut cesser de baisser le coût du travail et, au contraire, revendiquer un coût élevé du travail, pour forcer les activités non rentables à disparaître. Deliveroo ne peut pas être rentable s’il paie correctement ses esclaves à pédales ? On s’en passera.

Le seul petit souci, c’est que ce n’est pas du tout le moment de le faire, alors que des milliers d’entreprises sont en faillite. Or il se trouve que Patrick Artus, l’une des rares personnes à comprendre le fonctionnement de l’économie, dénonce dans son nouvel ouvrage l’austérité salariale (1). Il nomme crûment les choses : idéologie néolibérale, hausse de la pauvreté, progression du revenu des plus riches, les quatre dernières décennies ont été un « choix de politique économique défavorable au plus grand nombre ».

Pour lui, sortir de l’austérité salariale est une nécessité démocratique, sous peine de crise politique et sociale majeure. Et tout cela sous la plume d’un gars qui a la foi du marché chevillée à l’âme depuis tout petit.

Oh, comme j’ai hâte d’entendre Olivier Faure et Bernard Cazeneuve nous expliquer qu’il ne faut surtout pas augmenter les salaires si l’on veut rester compétitifs !


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 03/06/2020


  1. 40 ans d’austérité salariale. Comment en sortir?, de Patrick Artus (éd. Odile Jacob, 2020).