Les complexes militaro-industriels américain, russe, chinois, britannique, français, allemand et israélien, s’ils ont connu quelques difficultés pour faire tourner leurs usines depuis l’apparition du Covid-19, ne connaissent aucunement la crise.

La course aux armements s’intensifie, les commandes affluent, passées par leurs propres gouvernements ou leurs clients étrangers, et l’année 2019 a été un excellent millésime pour la plupart d’entre eux.

L’an dernier, en effet, selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), les dépenses militaires mondiales ont été les plus somptuaires depuis la fin de la Seconde Guerre (1.917 milliards de dollars) et ont représenté une moyenne de 249 euros pour chacun des habitants de la planète. Ce record sera battu en 2020, selon les prévisions optimistes de nos industriels.

A l’ONU et à Bruxelles, de hauts fonctionnaires pourront de nouveau s’en désoler et attribuer quelques dollars supplémentaires au programme international de lutte contre la famine (plusieurs millions d’hommes seront sauvés, ce qui n’est pas négligeable), mais rien ne changera vraiment. L’an prochain, il faudra toujours alimenter des affamés.

Autre tradition respectée : chaque gouvernement, démocratique ou dictatorial, justifiera, comme d’habitude, ses dépenses militaires par le besoin d’offrir à sa population une solide assurance sur la vie, avec prière de le croire sur parole.

Débauche de milliards

La démesure est générale mais, naturellement, c’est à chacun selon ses moyens.

Aux États-Unis, le budget de la Défense représente 38 % des dépenses militaires mondiales. Comme celle-ci : 11 milliards de dollars pour un seul porte-avions nucléaire. L’US Navy pourra disposer, en principe, de 355 navires de guerre en 2030, dont une dizaine de porte-avions. Quant à l’US Air Force, elle attend le premier vol d’essai de son futur bombardier B-21, l’avion le plus cher du monde (550 millions de dollars). Enfin, le made in USA est en tête des ventes d’armes au niveau international.

Si Russes et Chinois se saignent également aux quatre veines pour leur armée, d’autres États sont eux aussi pris d’une grande fringale d’achats.

Deux de nos voisins méditerranéens, par exemple, l’Algérie et le Maroc, qui s’opposent depuis longtemps à propos du Sahara occidental, s’équipent à grands frais en matériels russes et américains. Les militaires algériens ont ainsi passé commande à Moscou de 42 avions de combat Soukhoï, parmi lesquels le fameux Su-57 (deux fois la vitesse du son), ainsi que de 30 hélicoptères d’attaque.

Le Maroc, déjà pourvu, lui, de F-16 américains, envisage d’en acquérir d’autres, ainsi que des hélicoptères Apache et, peut-être, quelques canons Caesar français (six coups à la minute). Commentaires à Paris des analystes de la Direction du renseignement militaire : Algériens et Marocains rêvent de mettre chacun sur pied la plus puissante armée d’Afrique, et personne n’imagine que leur intention est de livrer une grande guerre aux djihadistes.

En France, les industriels de l’armement, les chefs militaires, certains chercheurs et quelques élus, parfois, se flattent de pouvoir aider le gouvernement à « sauver l’économie » grâce aux dépenses militaires. Leur argument principal : les équipements commandés sont quasi exclusivement produits dans des usines françaises par 200.000 salariés français, avec l’apport de 200.000 sous-traitants français.

Ici aussi, les prix sont éloquents. Le futur porte-avions nucléaire coûtera 5 milliards d’euros, sans ses appareils ; le nouveau sous-marin nucléaire lance-engins a coûté 2,3 milliards, sans ses missiles, et l’on va en construire trois autres, d’ici à 2040, pour remplacer les modèles vieillissants. Voilà qui, paraît-il, va contribuer à la relance économique du pays…


Claude Angeli. Le Canard enchaîné. 27/05/2020