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Dans la France des (Ehpad). Pénurie de tests, de masques. Incurie dans la gestion de la crise. L’hécatombe était prévisible. Depuis des mois, le personnel alertait sur le manque de moyens et la dégradation des conditions de travail.

« Hier, je me suis rendue dans un service où vivent cinquante-six résidents et où les soignantes n’étaient que quatre, raconte Mme Tatiana Dubuc. Elles étaient à bout de forces et en pleurs, car elles venaient d’apprendre deux nouveaux décès de résidents qui s’ajoutaient aux trois de la veille. » Aide-soignante [dans un Ehpad] publics du Havre Les Escales, l’un des plus importants de France, témoigne de la situation au 11 avril [2020]: « Dans cet établissement, trois résidents ont été testés Covid-19 positifs, et une cinquantaine d’autres étaient considérés comme suspicieux, sans avoir pu être dépistés. Les soignantes n’avaient toujours pas tout le matériel de protection et n’avaient pas été testées. Elles continuaient à travailler, avec la peur de contaminer les autres résidents, les autres soignants et leur famille. »

Le 6 avril, le ministre des solidarités et de la santé, M. Olivier Véran, avait pourtant annoncé une vaste « opération de dépistage », dont le principe, avait-il précisé, devait être de « tester tous les résidents et tous les personnels à compter de l’apparition du premier cas confirmé » au sein des Ehpad (1). « Pour nous, rien n’a changé », constatait encore une semaine après cette déclaration Mme Dubuc.

L’incurie gouvernementale dans la gestion de la crise sanitaire a pris un tour pathétique dans ces établissements confrontés depuis longtemps à un manque de moyens qui ne permet plus de prendre en charge dignement des résidents (2), par ailleurs privés de toute visite de leurs proches jusqu’à début mai. La gravité de la propagation de l’épidémie et le nombre de morts en leur sein n’ont été pris en compte que très tardivement.

Dès le début du confinement, à la mi-mars, le ministère de la santé a limité les dépistages dans les Ehpad aux trois premiers patients touchés. Lorsque les résultats étaient positifs, tout autre résident présentant des symptômes devait être considéré comme positif.

« La gestion de la pénurie de tests s’est faite au détriment des Ehpad », explique M. Gaël Durel, président de l’Association nationale des médecins coordonnateurs et du secteur médico-social (Mcoor). « Dans la plupart des régions, les médecins coordonnateurs doivent faire appel aux services de test des centres hospitaliers universitaires (CHU), qui ont souvent refusé de déplacer des équipes car ils devaient d’abord gérer la réanimation et les urgences. Les Ehpad venaient après. En outre, comme nos patients ne pouvaient pas recevoir de traitements spécifiques ou expérimentaux, on nous répondait qu’il était inutile de les tester. Si ce n’était pas grave, on nous conseillait de leur donner du paracétamol ; et si c’était grave, on nous conseillait les soins palliatifs… »

Dans les faits, une circulaire signée le 7 avril [2020] par le directeur général de la santé Jérôme Salomon est venue invalider partiellement les propos du ministre, tenus la veille : le principe de ne tester que les « trois premiers patients » dans les établissements avec au moins un cas confirmé connu a été maintenu (3).

[…] Dès le 20 mars [2020], les pôles gérontologiques des CHU de Toulouse et de Montpellier, soutenus par l’agence régionale de santé (ARS) de l’Occitanie, ont décidé de ne pas respecter la doctrine nationale et de mettre en place des unités mobiles de tests dès l’apparition d’un premier cas symptomatique. […]

Après les soignants, tous les résidents ont été testés à leur tour, car beaucoup d’entre eux ont développé des syndromes atypiques de la maladie, de nature gériatrique, comme la diarrhée, l’agitation ou les chutes. Soignants et résidents positifs ont été hospitalisés si besoin et mis en quarantaine. Le test n’étant pas entièrement fiable, une personne négative peut très bien être porteuse du coronavirus et le transmettre. D’où la nécessité d’instaurer des mesures barrières extrêmement strictes.

Le pôle gérontologique de Montpellier a été l’un des premiers à imposer le port du masque, le lavage des mains et la prise de température systématique.

La pénurie des tests relève d’une très mauvaise anticipation. « Notre stratégie de dépistage est adaptée à nos moyens, et non l’inverse : là où la Corée du Sud fait du dépistage massif et un confinement ciblé, la France fait un confinement massif et un dépistage ciblé », note, début avril, un rapport du Syndicat des jeunes biologistes médicaux (4). Deux semaines à peine plus tard, la France n’avait réalisé que 100 000 tests, contre 1,7 million en Allemagne, où le nombre de décès par habitant était cinq fois moindre et où les plus de 80 ans ne représentaient que 10 % des personnes atteintes (5).

Comme la pénurie de tests, celle de masques et de matériel de protection a favorisé la catastrophe. Longtemps, les gestes barrières ne furent pas non plus une priorité. […] La grave incompétence logistique de l’État français en matière de gestion des masques a été largement dénoncée (6). La production nationale a été sacrifiée sur l’autel du marché international, l’organisme public spécialisé (l’établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires, Eprus) a perdu le monopole de la gestion des réserves stratégiques et les pouvoirs publics n’ont rien fait quand la principale usine française a été démantelée fin 2018, à Plaintel (Côtes-d’Armor).

Au début de la crise, l’urgence pour le gouvernement a été d’approvisionner les hôpitaux et les régions les plus touchés par le Covid-19 en réquisitionnant les fournitures existantes sur le territoire.

Après beaucoup de confusion, le personnel des Ehpad a fini par disposer de masques chirurgicaux, qui évitent à leurs porteurs de contaminer les autres, en raison d’un par personne et par jour, alors qu’ils n’ont qu’une efficacité maximale de quatre heures, à condition de bien les utiliser.

Les masques FFP2, qui à la fois protègent et évitent de contaminer, les seuls qui devraient être utilisés en présence de personnes testées positives, sont très vite devenus une denrée rare. Les Ehpad n’y ont pas eu droit.

La « stratégie de gestion et d’utilisation des masques » mise à jour par le ministre de la santé le 24 mars se contentait de prévoir que, en cas d’« apparition de symptômes chez les résidents, les structures devront identifier un secteur dédié pour la prise en charge des patients Covid-19. Au sein de ces secteurs, le personnel aura à sa disposition des masques chirurgicaux ». C’était ignorer les limites de ce type de masque et le risque que des soignants asymptomatiques contaminent les résidents hors de ces secteurs.

[…]

La justice protège l’administration

Président du gérontopôle de la région Pays de la Loire, M. Gilles Berrut dresse un constat accablant : « Le confinement de la population n’est pas pensé pour les personnes âgées, et le déconfinement non plus ! La situation des Ehpad, la place des personnes âgées à domicile, la continuité des soins de malades chroniques le plus souvent âgés, la permanence des aides, bref, tout le secteur de la gériatrie se trouve en dehors du champ de vision. (…) En pratique, nous devrons, pendant de longs mois, vivre avec cette maladie, et les personnes âgées seront dans l’œil du cyclone, de même que les personnes qui les aident. (…) Ayons le courage de demander que le sort des personnes vulnérables ne soit pas oublié (9).  »

En attendant, la justice administrative protège toujours l’administration. […]


Un reportage de Philippe Baqué . Le Monde Diplomatique. Titre original : « personnes âgées dépendantes sacrifiées ». Source (extrait)


  1. « Point de situation » du 6 avril 2020 (PDF), site du ministère des solidarités et de la santé,.
  2. Lire « Vieillesse en détresse dans les Ehpad », Le Monde diplomatique, mars 2019.
  3. Circulaire Minsante/Coruss n° 67, 7 avril 2020.
  4. Syndicat des jeunes biologistes médicaux, « Suivi de la mise en œuvre de la stratégie de lutte contre l’épidémie de Covid 19 », réponses à la commission des affaires sociales du Sénat, 3 avril 2020.
  5. Sources : Institut Robert-Koch et Santé publique France.
  6. Aurélien Rouquet, « Coronavirus : “La pénurie de masques, incompétence logistique de l’État français” », Le Monde, 24 mars 2020.
  7. Communiqué du 14 avril 2020.
  8.  « Lettre ouverte au ministre des solidarités et de la santé, Olivier Véran », site de la Société française de gériatrie et de gérontologie, 26 mars 2020.
  9. Gilles Berrut, « L’endémie de la fragilité », dans « Lettre d’information du gérontopôle spéciale Covid 19 », n° 3, 10 avril 2020.
  10. Source : Santé publique France.