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Au plan politique, on l’aura connu fervent de Besancenot, puis de Bové, puis de Mélenchon, puis de Proudhon, puis de Franz-Olivier Giesbert et du journal libéral Le Point, puis du souverainisme, mot poli pour désigner le nationalisme.

C’est un parcours bien connu sous nos latitudes.

Preuve de sa grande fermeté : dès 1991, lors même qu’il critique un peu partout BHL, il entre au comité de rédaction de la revue de ce dernier, « La Règle du jeu », où il reste sept ans. On se rêve anarchiste et rebelle, et l’on se retrouve à copiner avec les petits marquis germanopratins.

Quelques-unes de ses idées ont tout de même résisté au temps, ce qu’on ne saurait lui contester. Onfray a toujours été scientiste. Dès 2003, dans son livre Féeries anatomiques, il note avec sa lucidité habituelle : « Les peurs dues au transgénisme ressemblent à s’y méprendre à celles qui accompagnèrent la naissance de l’électricité ou du chemin de fer, voire de l’énergie nucléaire – qui, rappelons-le, n’a jamais causé aucun mort. »

Et ceci en 2006 : « Il faut que les chercheurs et les scientifiques pratiquent avec audace, à rebours de l’actuelle religion du principe de précaution qui est surtout très utile pour immobiliser tout, entraver la recherche et empêcher le progrès. »

Et encore en 2012 : « Je ne sache pas que les tenants écologistes du tri sélectif, E…] les faucheurs d’OGM et autres opposants aux nanotechnologies […] refusent la chimiothérapie quand, pour leur malheur, un cancer s’abat sur eux. » Onfray en tenancier du Café du commerce.

Reste à comprendre pourquoi, au même instant que ces fadaises, toute une opinion de gauche – ajoutons écologiste considère Onfray comme l’un de ses membres les plus attirants. Il y a là un mystère qui résiste, car rien de la pensée profonde d’Onfray n’a été caché. Que peut-on contre la volonté de croire?

En 2002, après le fameux face-à-face Chirac-Le Pen, Onfray-l’ami-du-peuple lance en tout cas l’Université populaire de Caen, qui ravira des générations d’altermondialistes aux cheveux blancs. Jean-François Kahn, Guy Bedos, Giesbert, bien sûr, et… Michel Drucker y viendront danser la valse.

Ce qui se passe aujourd’hui ne peut être une surprise. Charlie avait consacré, il y a cinq ans (n° 1210), un portrait sensible à Onfray qui s’achevait en lui disant merde, ajoutant qu’avec lui « les limites ordinaires sont chaque jour pulvérisées ». Nous y sommes. Le lancement de la revue Front populaire sent à plein nez son détournement – les grèves de 36 avec Alain de Benoist et Robert Ménard ? -, mais ce n’est pas l’essentiel.

Non, réunir aujourd’hui, sans limite discernable à droite, les souverainistes des deux bords marque la glissade angoissante d’une partie de l’opinion. Vers la régression, la nation, le peuple, et elle fait tant penser, mutatis mutandis, à Trump, Orbàn, Poutine, Bolsonaro, voire Salvini, Modi ou même Xi Jinping. La crise, au premier rang de laquelle le dérèglement climatique, est si grave que l’on préfère l’oublier et se réfugier dans les vieilleries qui sentent si bon la naphtaline. Incapables de penser le neuf, Onfray and Co parlent à perdre haleine, sans seulement saisir qu’ils ne comprennent rien.

Il n’empêche que cette boursouflure de l’esprit a un sens. Il n’y a plus de solution de continuité entre le polygraphe Onfray, Élisabeth Lévy de Causeur ou Éric Zemmour. Tous veulent décadenasser un débat qui serait prisonnier des élites politiques et culturelles. Ainsi que l’a annoncé fièrement Zemmour à l’automne passé, nous serions les contemporains d’une « guerre d’extermination de l’homme blanc hétérosexuel ». Ce qui justifie- qui ne le voit? -l’appel aux armes réelles. De nouveau à Paris, le discours de la guerre. Onfray n’en est pas là, certes. Mais il est sur un chemin qui y mène tout droit.


Fabrice Nicolino.. Charlie hebdo. 27/05/2020