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Pierre Moscovici à contre-emploi à la Cour des comptes

Habillé par « Le Monde », ce média assure un service faussement contestataire diligenté par la com’ de la macronie …

Comme les chats, Pierre Moscovici a eu (au moins) sept vies. Celle qui s’offre à lui est la première présidence de la Cour des comptes, qu’il avait tant sollicitée, après que son mandat à la Commission européenne se fut achevé, fin novembre 2019, et que Didier Migaud eut libéré le poste, fin janvier. L’Élysée a annoncé, samedi 30 mai, que M. Moscovici allait être nommé, mercredi 3 juin, premier président de la Cour des comptes, en remplacement de M. Migaud, parti à la présidence de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Depuis, l’intérim était assuré par la doyenne des présidents de chambre, Sophie Moati.

Pierre Moscovici ne s’est pas fait que des amis, du fait de ses fidélités successives

Quatre mois d’une interminable attente pour celui dont un de ses anciens condisciples dit qu’« il a cette aptitude à toujours briguer, quand il a obtenu un poste, le suivant ». En trente-six ans de vie politique – si l’on excepte son bref compagnonnage avec la Ligue communiste révolutionnaire dans les années 1970 –, M. Moscovici, 62 ans, issu d’une famille d’intellectuels de gauche engagés, ne s’est pas fait que des amis, du fait de ses fidélités successives. […]

Patrick Roger. Le Monde. Source (Extrait)


Ce qu’en dit Médiapart, nous semble plus près de la réalité …

Sur décision d’Emmanuel Macron, l’ex-ministre des finances et ex-commissaire européen va devenir premier président de la juridiction financière. Son rôle dans le scandale Cahuzac et l’affaire Kohler aurait pourtant pu le disqualifier pour occuper la fonction. Tous ceux qui connaissent la Cour des comptes le savent : de très nombreux magistrats financiers – nous disposons d’innombrables témoignages – espéraient qu’Emmanuel Macron ne nomme pas Pierre Moscovici à la tête de la juridiction financière. […]

. La Cour des comptes n’est certes pas exempte de critiques mais elle n’en a pas moins une fonction importante dans l’organisation républicaine et l’équilibre des pouvoirs. Or, beaucoup de magistrats financiers craignent, non sans raison, que Pierre Moscovici ne présente pas toutes les qualités d’indépendance que doit afficher un premier président de la Cour des comptes (comme ce fut le cas par exemple avec un Philippe Seguin ou, dans un autre registre, avec Pierre Joxe). […]

L’arrivée de Pierre Moscovici à la tête de la Cour des comptes risque […] de pousser davantage celle-ci dans des dérives préoccupantes, auxquelles elle cède depuis quelques années. Sous l’impulsion notamment de l’ancien premier président de la Cour, l’ex-socialiste Didier Migaud, la juridiction financière s’est muée subrepticement en une sorte de Cour des sages, un peu sur le modèle allemand, indiquant le bon cap (néolibéral, il va sans dire).

L’exemple le plus frappant fut la publication du rapport de la Cour des comptes en juillet 2017, alors qu’Emmanuel Macron venait juste d’être élu. Le rapport dressait un tableau apocalyptique de l’état des finances publiques, annonçant une dérive totale du déficit dépassant les 3,2 % du PIB. Tout cela se révéla faux par la suite. Mais ce rapport permit de justifier la rafale de réformes et d’ordonnances (travail, retraites, chômage, suppression de l’ISF et instauration de la flat tax sur les revenus financiers) que le gouvernement avait décidé de prendre dès les premiers jours de son entrée en fonction. 

Des exemples de dérives de ce genre, il en existe à foison. Il suffit d’ouvrir les rapports de la Cour. Les magistrats sont obsédés depuis des années par la Sécurité sociale. Les rapports se suivent et se ressemblent. Avec constance, ils n’ont cessé de plaider pour la transformation de l’hôpital en entreprise, la tarification à l’acte, la suppression massive des lits, la compression des salaires du personnel médical. On a pu mesurer avec la pandémie du Covid-19 les résultats de cette politique.

Présentant les comptes de l’assurance-maladie, qui est au cœur du pacte social français, ils se prononcent un jour en faveur de l’interdiction de tout déficit, et préconisent une rafale d’économies pour la Sécu, le lendemain pour une remise en cause du système de retraite. Le surlendemain, ils s’attaquent à l’éducation, une autre de leurs bêtes noires, stigmatisant « le coût du lycée », et préconisent des réformes visant à remettre en cause certaines des missions du service public de l’éducation ; ensuite, c’est Pôle emploi qui est dans leur collimateur néolibéral, sans parler de tous les autres services publics. Dans chaque rapport, mois après mois, année après année, la Cour des comptes dénonce toute dépense publique et s’emporte contre le niveau des prélèvements obligatoires, vieux cheval de bataille du camp libéral. Elle exige le retour à l’équilibre des comptes publics, revendiqué en d’autres temps par le seul Alain Madelin.

Mais de quel droit la Cour des comptes outrepasse-t-elle ses prérogatives pour suggérer que les assurés sociaux ne soient plus remboursés des frais d’optique – déjà très mal couverts ? C’est l’un des ravages de la tyrannie intellectuelle que Bercy fait peser sur toutes les administrations publiques, jusqu’à la Cour des comptes. […]

Et puis, dans cette nomination, il y a un dernier trait saillant que l’on ne peut s’empêcher de relever : Pierre Moscovici fait partie de cette génération qui a contribué à liquider le socialisme français. Avec les Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Marie Le Guen, et quelques autres, avec lesquels il a longtemps cheminé, il a tourné le dos aux valeurs de la gauche et contribué à ce que le PS, […], devienne une petite secte sans véritable influence. Sauf que dans cette entreprise de liquidation, beaucoup sont passés à la trappe, tandis que Pierre Moscovici, lui, a survécu par des concours de circonstances multiples. Le socialisme a été liquidé mais Pierre Moscovici est parvenu, lui, à passer miraculeusement entre les gouttes…

Pierre Moscovici est, en quelque sorte, l’un des derniers survivants de la génération Dominique Strauss-Kahn (dont font partie quelques autres figures connues de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron). Ce qui est sans doute aussi une autre raison de sa nomination : même s’il n’est pas un proche du chef de l’État et a souvent voulu jouer solo, il fait tout de même partie de la même histoire. On aurait presque envie d’écrire : de la même caste ou du même clan…


Laurent Mauduit. Médiapart. Titre original : « Pierre Moscovici en contre-emploi à la Cour des comptes ». Source (extrait)