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Oui nous sommes conscients que ce n’est pas un sujet bien gai que nous vous proposons mais il a existé. Autant en prendre connaissance. MC

Ils ne savaient pas si les corps dont ils s’occupaient étaient contaminés ou non, et devaient faire face au désespoir des familles qui ne pouvaient même pas venir pleurer leurs morts. Témoignages d’employés des pompes funèbres face au Covid.

 « Dans la plupart des hôpitaux, la morgue se trouve entre les poubelles et les cuisines », déplore un employé des pompes funèbres. C’est le cas aussi en dehors du Covid, mais c’est bien la preuve que la mort reste reléguée, cachée.

Un taboud’autant plus difficile à dépasser que, pendant cette période, les obsèques ne pouvaient plus se dérouler comme d’habitude. « On a dû déshumaniser ce qui devrait être un moment d’humanité intense », nous confie Stéphane, un agent des pompes funèbres de l’est de la France. « Quelles conséquences psychologiques cela va-t-il avoir pour les familles ? se demande-t-il. Certains n’ont pas pu voir une dernière fois leur proche, il n’y avait aucune présentation du corps, aucune cérémonie possible avant la mise en bière. Le deuil ne peut pas se faire. Ceux qui habitaient loin de leur défunt n’ont même pas pu avoir une dernière image ».

C’est aussi ce qui a marqué Julien, opérateur de crématorium : « Les conditions étaient éprouvantes psychologiquement et physiquement. On ne pouvait pas faire le travail d’accompagnement habituel avec les familles ».

Au début de la crise, les directives étaient de ne pas recevoir de famille du tout, puis ça s’est peu à peu desserré, cinq personnes, puis maintenant une douzaine. Pour des inhumations, dans les cimetières, les consignes étaient strictes aussi, très peu de personnes autorisées. « Mais parfois on voyait arriver 50 personnes, on n’est pas des policiers, on ne pouvait pas les en empêcher », raconte Christophe, employé de pompes funèbres.

D’autres ont improvisé avec plusieurs groupes, dont certains attendaient à l’extérieur du cimetière. « On demandait aussi au fossoyeur de mettre la terre de telle manière que l’on puisse organiser un parcours sans que les gens se croisent », ajoute-t-il. Sans oublier des gants pour utiliser le goupillon, car, comme on le sait, la religion ne protège pas du coronavirus. « En tout cas, si c’était moi à leur place, ce serait horrible, nous dit Stéphane. En ce moment je ne voudrais pas que quelqu’un de ma famille décède ! Je n’aurais pas de passe-droit, d’ailleurs ». Il a également fallu gérer les contrats obsèques.

« Les gens avaient inscrit des dernières volontés, comme telle ou telle cérémonie, qui n’ont pas pu être respectées. On a dû les rembourser », explique Christophe.

Dans les régions où la crise était la plus forte, les pompes funèbres en ont fait aussi les frais.

Dans la chambre funéraire de son entreprise, un dirigeant de la région de Mulhouse s’est retrouvé avec 26 cercueils fermés à « stocker » – contre quatre en moyenne habituellement. « Il y avait des cercueils partout : dans le garage, dans le couloir, dans la salle de cérémonie, comme de toute façon on ne s’en servait plus… », décrit-il. Julien est habituellement agent de crématorium en province, et pendant la crise, il s’est porté volontaire pour venir en renfort à Paris.

« J’ai pris une claque en arrivant », dit-il. Dans son petit crématorium, il y avait deux ou trois crémations par jour. À Paris, au plus fort de l’épidémie, il y en avait douze, avec un délai d’attente très important, jusqu’à deux bonnes semaines. « On commençait à 6 heures du matin, et on finissait à 20h 30, avec cinq agents au lieu de deux habituellement », détaille-t-il.

Un autre employé témoigne : « J’ai vécu la canicule de 2003, il y a eu le même surplus d’activité, mais c’était plus facile, car il n’y avait pas, en plus, le risque sanitaire pour nous ».

C’était une « véritable angoisse, révèle un opérateur parisien. On ne savait pas si les cadavres étaient contaminés ou pas. Du coup, on a fait comme si c’était le Covid à chaque fois ».

À cela se sont ajoutées les incertitudes et les directives parfois contradictoires : « Les cercueils sont considérés comme non contaminants. Mais les familles peuvent le toucher, alors est-ce qu’elles l’ont contaminé ? »

 Certains dénoncent des « certificats médicaux de complaisance » et affirment que des médecins savaient qu’il y avait une suspicion de Covid sur des malades, mais qu’ils ne le déclaraient pas, et ne demandaient pas la mise en bière immédiate, contrairement aux directives. Cela permettait aux familles de se recueillir, mais risquait aussi de contaminer le personnel des pompes funèbres.

Certains opérateurs se rendant compte de ces subterfuges ont alors commencé à ouvrir le volet normalement caché du certificat médical et ont découvert qu’il y avait plus de malades du coronavirus qu’ils ne le pensaient.

Par mesure de précaution, certains ont doublé le cercueil en bois avec du zinc à l’intérieur pour éviter que les fluides corporels ne passent au travers. D’autres racontent ces scènes terribles dans les maisons de retraite : d’habitude, les pompes funèbres vont chercher le corps qui a déjà été transféré par le personnel présent sur place dans une chambre mortuaire. Mais là, pour éviter une propagation trop importante, le corps était laissé dans la chambre. « On passait alors dans le couloir, devant les autres résidents, avec le corps, et nous, habillés comme dans Les Experts, avec une combinaison intégrale ».


Laure Daussy. Charlie hebdo. 27/05/2020