Les trois dernières décennies du capitalisme, dont Daniel Cohen ne se lasse pas d’analyser les mutations, ont fait de lui un économiste inquiet.

[Inquiet par] l’espèce nouvelle, «Homo digitalis »[qui] a triomphé lors de ces deux mois de confinement. Si nul ne peut prévoir l’issue de la crise, les méga-monopoles du numérique, Amazon et Netflix, en sortent déjà gagnants, et menacent notre humanité, s’alarme Daniel Cohen.

À moins que, pour affronter les immenses défis qui se présentent, en premier lieu le dérèglement climatique, un vent de contestation ne se lève.

  • Quelle est la différence majeure entre l’actuelle crise économique et les précédentes?

Les États ont décidé d’arrêter l’économie pour sauver des vies. C’est inédit dans l’histoire de l’humanité. Il y a eu dans le passé des épidémies beaucoup plus violentes, la grippe espagnole de 1918-1919, par exemple. […]

Les responsables politiques ont agi sous la pression de leurs opinions publiques. Ils ont compris qu’ils ne pourraient pas se présenter aux élections avec des centaines de milliers de morts sur les bras.

  • Les dirigeants populistes, Donald Trump, Jair Bolsonaro. Boris Johnson, ont essayé de résister à cet arrêt…

[…] Dans tous les pays le confinement s’est imposé quand on a compris que les hôpitaux étaient en train d’être paralysés. Il ne fallait pas seulement éviter des morts, mais sauver notre appareil de santé qui est, avec l’éducation et la culture, une valeur fondamentale de nos sociétés postindustrielles. […]

  • Les États soutiennent l’économie à coups de milliards. Est-ce le retour de l’État interventionniste, préconisé pan l’économiste Keynes dans les années1930?

C’est un peu plus compliqué. Traditionnellement, les économistes parlent de crise de l’offre lorsque la production est insuffisante ou inadaptée et de crise de la demande lorsque les consommateurs ne peuvent consommer parce que leurs salaires sont insuffisants ou qu’ils sont au chômage. En l’occurrence, ce n’est ni l’une ni l’autre, ou un peu des deux à la fois.

Dans une crise économique, les autorités tentent, par la demande, de rehausser le PIB par tous les moyens, elles en­couragent la consommation pour sauver l’emploi. Là, c’est l’État qui « veut » que le PIB baisse, interdisant aux garçons de café ou aux comédiens de travailler. Et même quand ce sera permis, les règles de distanciation sociale feront que, y compris dans les usines, on ne retrouvera pas la capacité de production antérieure. Il faut donc des mesures d’accompagnement : l’État doit dédommager entièrement ceux qui sont victimes de sa politique sanitaire. J’ai dit très tôt que toute baisse d’un point de PIB devait être compensée par une augmentation équivalente du déficit public.

  • Jusqu’où peut-on aller?

Supposons que cette crise dure deux ans. Si le déficit public représente 10 % du PIB chaque année, la dette de l’État augmentera de 20 %, peut-être 30 %. Mais ce qui compte dans le budget de l’État, ce n’est pas le volume de la dette, c’est la charge des intérêts. Car un État, contrairement à un particulier, n’a pas à rembourser sa dette, il doit juste être capable d’en payer les intérêts, et cela indéfiniment !

Or, l’État français peut aujourd’hui se financer sur cinquante ans au taux de 0,8 %. En augmentant sa dette de 30 %, il augmente la charge des intérêts de moins de 0,3 % du PIB, c’est dérisoire !

Donc il ne faut pas se faire peur sur cette question de la dette. Bien sûr, ces conditions de financement favorables doivent beaucoup à la Banque centrale européenne qui, grâce à un programme de rachat de dettes, rassure les marchés.

Or la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe vient de mettre en question ce programme validé par la Cour européenne de Justice. Il va falloir être attentif à cette déclaration de guerre des juges de Karlsruhe, car jusqu’à présent personne n’avait osé contredire les juges européens…

  • Cette crise laissera-t-elle en France des aces positives dans la gestion des services publics?

Sauf à ce qu’Emmanuel Macron soit sourd et aveugle, bien sûr que cela va changer. Je pense que les hospitaliers, qui n’étaient pas entendus, vont l’être. De même, j’espère qu’il va y avoir une profonde remise en cause de la pénurie de moyens dans les universités. La révolution conservatrice, menée par Reagan et Thatcher, s’est traduite par trente ans d’austérité budgétaire, expression de sa méfiance à l’égard de l’État et de ses fonctionnaires. La crise des subprimes de 2008 aurait pu entraîner un sursaut, mais le rejet du monde néolibéral a pris une forme très bizarre, celle d’un populisme de droite.

Ce populisme a entendu l’immense demande de protection venue des classes populaires face à une mondialisation dont elles se sont senties les victimes, mais les recettes économiques sont restées libérales, anti-impôts notamment. Cette crise sanitaire aura peut-être le mérite de décrédibiliser les Trump et les Bolsonaro, parce qu’ils l’ont gérée à coups de slogans, de tweets, de fake news, alors que là, il y a un arbitre : le nombre de morts.

  • La crise révèle les faiblesses de sociétés européennes désindustrialisées, qui ne produisent plus de biens de première nécessité. À part l’Allemagne, qui s’en sort mieux…

Je ne suis pas si optimiste concernant l’Allemagne. Elle a certes réinventé son industrie mais en externalisant massivement son appareil de production vers les pays de l’ancienne Europe de l’Est, et elle n’est plus la société industrielle qu’elle a longtemps été. L’indice de pauvreté y est élevé. L’Allemagne s’est mise dans une situation de vulnérabilité à l’égard de la Chine, son premier partenaire commercial, et aurait beaucoup de mal à se remettre d’une « démondialisation ».

Dans la crise actuelle, je pense surtout qu’ils ont eu de la chance. Leur grand virologue, Christian Drosten, avait travaillé sur le Sras en 2003, il est resté en contact avec les Chinois, a pu donner l’alerte très tôt. Et puis les Allemands ont un modèle politique régional stable, robuste, qui leur permet de juger rapidement de la bonne politique à mener sur les territoires.

  • Tout cela peut-il marquer un coup d’arrêt à la mondialisation?

Elle a permis à des pays émergents d’échapper à la pauvreté, mais elle a accru les inégalités dans les pays riches, et entraîné une empreinte carbone insoutenable. Enfin, elle a engendré le populisme.

[…]

  • La crise sanitaire et économique ne risque-t-elle pas de masquer les enjeux environnementaux.

Cela les met plutôt en valeur. Deux mois de confinement ont fait entendre un son différent, en premier lieu le chant des oiseaux, et sentir un air différent, moins pollué. […]

  • Le surgissement d’une civilisation numérique n’en est-il pas accéléré?

Bien sûr ! Partout, avec la télé-médecine, les cours à distance, le commerce en ligne, on assiste à un bouleversement complet. En réalité, ces techniques avaient émergé il y a une quinzaine d’années pour réduire les relations de face-à-face. Je reste derrière ma tablette au lieu d’aller dans un théâtre ou une librairie… Le confinement leur a donné un champ d’expérimentation incroyable. […]

  • […] cette crise n’a-t-elle pas permis l’émergence du télétravail, qui épargne aussi du temps et de la fatigue dans les transports?

Certes, mais ne perdons pas de vue que moins de 30% de gens télé-travaillent, le tiers supérieur de la société, une tranche déjà privilégiée qui a trouvé ainsi une manière d’accroître son autonomie. Le numérique permet de travailler, communiquer, se divertir, à distance les uns des autres. Mais attention à l’enfermement numérique ! Je vois deux scénarios possibles. Dans le premier, la télé-médecine, la télé-éducation, le télé-divertissement se développent et un nombre croissant d’activités sont remplacées par des algorithmes. Cela ne signifie pas la fin du travail, parce que les Bill Gates et les Mark Zuckerberg savent que c’est tout de même mieux d’avoir des gens pour s’occuper de soi plutôt que des algorithmes. Mais plus on s’éloignera du coeur du système, moins il y aura de travail, moins il sera rémunéré, et plus il y aura d’algorithmes pour s’occuper des personnes…

  • Et le second scénario?

C’est celui où les technologies ne serviraient pas à remplacer les médecins ou les enseignants, mais à les aider à mieux s’occuper des personnes. Ce qui m’inquiète, c’est que la façon dont les technologies sont produites et inventées favorise le premier scénario. Les jeunes gens de la Silicon Valley sont loin de la réalité du monde, leur « business model » est de faire advenir des technologies qui se substituent aux personnes, qui éliminent des métiers, afin que chacun, tout seul, avec l’application qu’ils ont créée, soit capable de s’auto-gérer. […]

À chaque moment de l’histoire, les technologies ont eu pour but les gains de productivité. Mais là, il ne s’agit pas d’autres manières de fabriquer des objets, il s’agit de savoir comment on va gérer les humains. Il est légitime de se poser des questions sur ce capitalisme de surveillance, car Amazon et Google ne reculeront devant rien pour tout savoir de nous.

  • Cette crise peut-elle aussi modifier nos façons d’habiter les territoires et de nous déplacer?

L’automobile a permis la périurbanisation du monde, qui est un désastre environnemental et social. Ce qu’il faudrait, ce sont des villes vertes et compactes. La ville était revenue à la mode ces dernières années, je crains que le télétravail rompe le mouvement. Il existe deux alternatives à l’automobile : on reste chez soi avec son ordinateur, ou on habite tous ensemble, on se déplace à pied et à vélo, et on crée un environnement urbain vivable. Depuis quarante ans, le capitalisme « déterritorialise » les personnes, aurait dit Gilles Deleuze. Le combat d’urgence à mener est de sortir du productivisme, et d’annuler la pression carbone, car l’écologie est devenue l’équivalent de la question sociale du XXe siècle. Il faut repenser la manière dont on construit des espaces de vie commune. Réenchanter la vie collective. « On ne peut pas vivre comme ça », entendait-on en Mai 68. Même quand le virus aura disparu, tout comme les jeunes d’alors refusaient le travail à la chaîne, je crois que nombreux seront ceux qui refuseront de s’entasser dans les transports en commun pour se retrouver dans des open spaces où ils travailleront en ligne. Une crise est toujours un laboratoire…


Vincent Remy – Télérama – 27/05/2020