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L’école à la maison, en période de crise sanitaire, a révélé leur profonde utilité et leur engagement. Les profs jouissent, aujourd’hui, d’une belle aura…

[Pour de nombreux parents d’élèves, le déconfinement a révélé un certain nombre de nécessités notamment la revalorisation du métier de prof qu’ils avaient depuis de nombreuses années déclassé, au prétexte qu’ils étaient responsable des échecs de leur progéniture alors qu’il leur fallait incriminer l’organisation de la société actuelle. MC]

Cloîtrés chez eux avec des mômes sur ressorts et des activités scolaires à superviser, ils se sont vite arraché les cheveux. Ils ont aussi beaucoup appris sur le rapport du petit d’homme avec l’instruction. Par exemple, il ne lui suffit pas de lire une leçon pour la comprendre. Il n’est pas habité par le désir de saisir le théorème de Pythagore. Les Lettres de mon moulin l’ennuient, il préfère tirer sur les boucles de ses cheveux pour voir si elles se remettent en place.

« Enseigner, ce n’est pas distribuer des fiches! Il s’agit de mobiliser l’attention de chaque élève, créer des univers propices aux apprentissages et à l’entraide, sourit Marion, prof de français dans un collège du sud de la France. Les gens l’ignorent souvent, mais cela nécessite de nombreuses compétences, du temps, des méthodes, que d’ailleurs tous mes collègues ne maîtrisent pas. J’ai été surprise que tout à coup des parents d’élèves d’ordinaire condescendants parce qu’ils sont au moins aussi diplômés que moi me remercient », dit-elle avec une pointe de jubilation dans la voix. Oui, « prof est un métier », comme tant de géniteurs désespérés l’ont exprimé sur les réseaux sociaux les semaines qui ont suivi la fermeture des écoles, le 16 mars dernier (avec des commentaires amusés sur le thème : « Et encore, je n’en ai qu’un à la maison. Vingt-cinq dans la même pièce? Au secours! »)

Autant d’élans d’empathie, qui bout à bout auront pu réconforter une profession en manque de reconnaissance. Et si, en soulignant l’engagement et le savoir-faire des enseignants, la crise que nous traversons produisait davantage qu’un éphémère effet baume au coeur?

Car, faut-il le rappeler, en ce début d’année, le moral des troupes était au plus bas. Du moins si l’on s’en tient à l’actualité, marquée ces douze derniers mois par les protestations des Stylos rouges, ces profs en colère qui dans le sillage des Gilets jaunes réclamaient une revalorisation de leur salaire et de meilleures conditions de travail; puis par les perturbations des épreuves du baccalauréat; l’émotion suscitée par le suicide de Christine Renon, directrice d’une école de Pantin « épuisée » par les tâches et les responsabilités; de multiples actions contre la réforme du bac; une grève massive le 5 décembre [2019] contre le projet de réforme des retraites (70 % des enseignants selon les syndicats, 46 % selon le ministère), et on en passe manifestement, la coupe était pleine !

On dira que ces révoltes portent sur des sujets divers, que ces indignations sont étrangères les unes aux autres et que bien des profs ne s’y retrouvent pas. De fait, le monde enseignant n’est pas un bloc entré en résistance ou en dépression ! « Le « malaise enseignant » est une formule creuse, écrit la sociologue de l’éducation Anne Barrère. Elle a l’inconvénient d’unifier dans un même état au singulier un monde professionnel aujourd’hui pluriel, dans sa composition et dans ses conditions d’exercice (1)».

Ainsi, il y aurait « des » malaises. Auxquels on ne comprendra rien, affirme Laurent Frajerman, spécialiste du syndicalisme enseignant, si on les résume à de simples ras-le-bol. « Les études montrent au contraire que les profs sont globalement heureux dans leur classe. Ils prennent du plaisir à enseigner et l’idée d’accomplir une mission de service public leur importe. Ils ont le sentiment d’être utiles à la société, de donner du sens à leur vie. Quand on leur demande pourquoi ils ont choisi l’enseignement, 50 % d’entre eux répondent qu’ils ont la vocation. » Cela ne signifie pas qu’enseigner soit une partie de plaisir en toutes circonstances — souvenons-nous des innombrables témoignages d’incivilités rapportés, à la suite de l’agression en octobre 2018, d’une prof de Créteil par l’un de ses élèves.

« Ces difficultés, plus personne ne les ignore, souligne le sociologue Pierre Périer, auteur d’un rapport sur l’attractivité du métier (2). C’est pourquoi je m’inscris en faux contre l’idée reçue selon laquelle on choisit cette profession par défaut, pour la sécurité de l’emploi. Ceux qui s’engagent aujourd’hui le font en pleine connaissance de cause, ils sont donc au moins aussi motivés que leurs aînés ».

Ce qui pose problème aux enseignants, soupire Stéphane Bonnéry, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris-8, « ce sont les conditions dans lesquelles ils l’exercent ». Les relations avec la hiérarchie, et l’institution en particulier, sont souvent compliquées, parfois exécrables. « Leur défiance vis-à-vis de la Rue de Grenelle ne date pas d’hier, elle est profondément enracinée. Mais l’accélération des réformes, depuis que Jean-Michel Blanquer est en poste, exacerbe leur sentiment de ne pas avoir leur mot à dire ». Et cela ne s’est pas arrangé avec la crise sanitaire. […]

[…] …voilà que sous l’effet d’une crise sanitaire inattendue, la France entière redécouvre les vertus des services publics. On applaudit le personnel des hôpitaux, on célèbre les caissières, chauffeurs de bus et autres « invisibles » d’hier… ainsi que les enseignants qui, dès la fermeture des écoles, se sont portés volontaires pour accueillir les enfants de soignants, immédiatement et en nombre malgré les risques (les enfants sont alors supposés très contagieux) et la pénurie de masques. Le président, les ministres, les médias soulignent l’engagement du corps enseignant en général, certes en seconde ligne, mais qui n’aura pas ménagé ses efforts pour organiser l’enseignement à distance. Et qui aura su improviser et inventer toutes sortes de dispositifs pour pallier les défaillances des outils de l’Éducation nationale et tenter de maintenir le lien avec les élèves. […]

[…] C’est un fait, l’école à distance ne remplace pas l’enseignement en salle de classe. Lequel se révèle diminué lorsqu’il s’effectue sous la menace du virus, c’est-à-dire en intégrant mille gestes barrières. Résultat, depuis que le Covid-19 est entré dans nos vies, bien des profs ont l’impression de pratiquer une médecine d’urgence, moins tournée vers les programmes que vers les liens à renouer, les retards à rattraper, les risques de transmission à réduire. Et donc de ne pas remplir pleinement leur mission. […]

[…] En cette fin mai, l’école se trouve dans une zone grise, faite d’enseignement à distance et en classe dans des proportions fort variables d’un établissement à l’autre. Et nul ne sait quel visage elle affichera en septembre, encore moins si le corps enseignant sortira grandi de cette épreuve. […]


Marc Belpois. Télérama (Extrait). 27/05/2020


  1. Au cœur des malaises enseignants, éd. Armand Colin, 198 p., 22€.
  2. «Attractivité du métier d’enseignant», Cnesco, nov. 2016.
  3. Enquête Talis 2018.
  4. Enquête Harris Interactive pour le SNUipp-FSU, 2020.
  5. Enquête CSA, 2012.