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Dès le 2 juin toutes les écoles, collèges, lycées seront rouverts. Voilà l’annonce faite par le gouvernement. La réalité sera très différente, tant pour le nombre d’élèves concernés, que pour la valeur pédagogique de ce qu’ils pourront en attendre.

« La réouverture des écoles et des établissements est une urgence sociale et un impératif éducatif » : voilà comment le ministre de l’Éducation nationale a débuté son intervention, lors des annonces sur la phase 2 du déconfinement, jeudi 28 mai. Personne n’ira à l’encontre de cette affirmation, tant les conditions de mise en œuvre de la « continuité pédagogique » à distance, depuis le 16 mars, ont mis en évidence et accentué les béances inégalitaires qui balafrent depuis de longues années le visage de l’école de la République.

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Dans le premier degré, « à partir du 2 juin toutes les écoles seront ouvertes », quelle que soit la zone concernée, selon le ministre. D’après les chiffres qu’il a donnés, c’est actuellement le cas de 80% d’entre elles, dans 90% des communes. Restent donc 10% de communes à aligner sur la décision ministérielle (quitte à les traîner devant les tribunaux, comme à Bobigny ?) Ou à prendre le maire à partie par médias interposés, comme ce fut le cas pour celui de Stains ?

Toujours selon les chiffres ministériels, les écoles ouvertes n’accueillent pourtant que 22% des élèves en zone verte, et 14% dans ce qui était jusqu’à présent les zones rouges.

À partir du 2 juin, a précisé Jean-Michel Blanquer, « toutes les familles qui le souhaitent doivent pouvoir scolariser leur enfant au moins une partie de la semaine. » Cette dernière précision est lourde de sens : ce qui compte pour le ministre, c’est de pouvoir affirmer que les écoles sont ouvertes, peu importe combien d’élèves peuvent réellement en bénéficier, ni si c’est seulement quelques heures par semaine, et quel que soit l’intérêt pédagogique de cette reprise.

Ce sera aux équipes pédagogiques, et tout particulièrement aux directeurs, de gérer la frustration et l’incompréhension des parents qui auront entendu le ministre et ne comprendront pas que l’on refuse d’accueillir leur enfant, ou seulement une fraction de la semaine, alors qu’eux ont repris le travail…

La stratégie est identique au niveau des collèges. Pour le ministre, « l’ensemble des collèges va ouvrir, que ce soit en zone verte ou en zone orange ». En zone verte, les établissements devraient donc accueillir à partir du 2 mai les 4 e et 3 e, en plus des 6 e et 5 e qui ont renoué avec le collège depuis le 18 mai. En zone orange (Île-de-France, Mayotte et Guyane), l’accueil sera limité aux collégiens de 6 e et 5 e. Mais, a ajouté Jean-Michel Blanquer, « si les conditions matérielles sont réunies », les 4 e et 3 e pourront l’être également par la suite. Autant dire que les situations vont continuer à varier d’un établissement à l’autre.

C’est donc au lycée que les annonces les plus marquantes ont été réservées.

Avec d’abord l’annulation de l’oral anticipé du bac français pour les Premières. L’épreuve sera validée en contrôle continu, sur la base des notes des deux premiers trimestres de l’année. De nombreux élèves et enseignants, que réclamaient cette décision depuis des semaines, ont dû pousser un « ouf » de soulagement. […]

Mais les lycées vont bien rouvrir le 2 mai, eux aussi. Tous, en zone verte, mais en accueillant « progressivement les élèves, au moins sur l’un des trois niveaux pour commencer » a indiqué le ministre. En zone orange, seuls les lycées professionnels vont le faire, avec priorité aux élèves « qui ont besoin de certifications professionnelles », soit les Terminales et les CAP.

Dans ces zones, pour les élèves des lycées généraux et technologiques, le ministre invente une nouvelle formule : un accueil « sur convocation de l’équipe pédagogique pour des entretiens individuels », ou en tout petits groupes. […]

Le dire est du ressort du ministre. Le faire repose sur les personnels de terrain. Pour Marie, c’est non : « On n’est pas prêt. Il faudra au moins dix jours pour tout mettre en place », dans son lycée où la direction n’a rien anticipé, tablant visiblement sur la non-réouverture. Louise, qui enseigne dans un lycée toulousain, est à peine plus optimiste : « Rouvrir le 2 ? C’est impossible. » Pourtant dans son établissement on a commencé à réfléchir à cette réouverture, mais elle déplore qu’on pense d’abord aux conditions sanitaires de l’accueil : « On oublie de se demander pourquoi on accueille les élèves, avec quel objectif. Qu’est-ce qu’on leur fait faire ? »

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Pour boucher les trous, Jean-Michel Blanquer tente de pousser les feux de son dispositif « 2S2C », en demandant aux communes de mettre en place – sur le temps scolaire, ce qui inquiète profondément les enseignants – des activités sportives et culturelles pour les élèves, sur le modèle des activités périscolaires mises en place lors de la réforme des rythmes scolaires en primaire. Mais ce modèle-là a été cassé par le gouvernement lui-même dès son arrivée. […]

Mais on dirait que tout cela importe assez peu au ministre. Ce qui compte pour lui, c’est de pouvoir affirmer que l’école fonctionne, sans que la distorsion entre cette affirmation et la réalité soit trop visible […] . Et aussi d’avancer ses pions, dans la perspective des profondes transformations qu’il veut continuer à imposer à l’école publique, et cela dès septembre prochain.


Olivier Chartrain . L’humanité. Titre original de l’article : « Le trompe-l’œil de la réouverture « amplifiée ». Source (extrait)