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Barbara Stiegler publiera en août « Du cap aux grèves ! » Récit d’une mobilisation. 17 novembre 2018 – 17 mars 2020 (Verdier, col. «la Petite Jaune»).

  • Deux mois après le début de la crise, diriez-vous que c’est la faillite du « gouvernement d’experts » que vous décrivez dans votre livre « Il faut s’adapter » ?

Barbara Stiegler En un sens oui. Ce qu’on appelle de manière un peu floue « le gouvernement des experts » est contesté depuis des années, avec la défiance grandissante des publics envers une science de plus en plus instrumentalisée par les forces dominantes, économiques et politiques. L’alliance des gouvernants et des experts s’est scellée sur le constat d’une incompétence par nature des citoyens, avec l’idée que, dans une société complexe, ces derniers devaient tout déléguer aux savants et aux politiques.

Sauf qu’ici, ce sont les citoyens, les soignants et certains collectifs de chercheurs, bien souvent isolés et marginalisés, qui ont vu venir la double catastrophe : celle d’un effondrement du système sanitaire (« vous comptez les lits, nous compterons nos morts ») et celle d’une recherche se détournant systématiquement de l’enquête sur les causes de la crise écologique, économique et sociale, dont la pandémie est l’un des innombrables épisodes.

Mais aujourd’hui comme hier, l’alliance des experts et des gouvernants ne cédera pas si facilement son pouvoir. On le voit avec l’inflation de projets technologiques pour s’adapter à un monde de pandémie et de distanciation sociale (traçage, elearning), qui n’augure rien de bon pour l’avenir de la recherche.

  • Cette pandémie pourrait donc servir d’accélérateur à l’agenda néolibéral ?

Oui. Et c’est le moment de nous souvenir de la naissance de la Cité grecque et de rappeler qu’une communauté politique n’est possible que si le savoir des scribes se diffuse hors des couloirs secrets du palais, de sorte qu’il soit rendu visible, mis au centre de l’espace public et qu’il devienne la chose commune des citoyens.

Tel fut, du moins en partie, le sens de nos institutions publiques d’éducation et de recherche à partir de la Révolution française, et même si elles ont si souvent échoué, à démocratiser jusqu’au bout le savoir, en s’enferrant dans la préservation d’une « élite de la nation ». Mais le management néolibéral qui sévit dans le monde entier fait, lui, clairement rupture avec ce projet politique fondateur, transformant de fond en comble le sens de nos institutions d’enseignement et de recherche hérité de la Révolution et des Lumières.

S’il dessaisit les anciens mandarins de leur magistère, et avec eux ces chefs de service hospitaliers entrés en grève dès avant la crise sanitaire, c’est pour les mettre au service d’un agenda dominé par la mondialisation, la compétition, l’adaptation et l’innovation, agenda sur lequel nos démocraties n’ont jamais été invitées à délibérer.

  • A-t-on raison de réclamer plus d’Etat ?

Sur ce sujet, un contresens majeur domine les esprits. Comme le montre l’évolution de l’éducation, de la santé et de la recherche, le néolibéralisme signifie moins le retrait de l’Etat que sa mutation[…] … la réalité, c’est que la plupart des agents de la Fonction publique et de ses usagers sont imprégnés sans le savoir de cette nouvelle manière de gouverner, qui par exemple corrèle l’éducation à la capitalisation des compétences, ou la recherche et la santé à la compétitivité. C’est donc là, c’est-à-dire en nous-mêmes et dans nos lycées, nos universités, nos laboratoires, nos hôpitaux et nos administrations, que nous devons poursuivre la lutte engagée depuis des mois, afin de réinventer ensemble le sens de l’Etat et de ses institutions. […]

 Certains libéraux estiment, au contraire, que la France souffre de sa dépense publique, de son Etat bureaucratique, et vantent les initiatives privées… Ces libéraux m’amusent car lorsqu’ils parlent de « l’Etat bureaucratique », ils brûlent ce qu’ils ont adoré : le New Public Management chargé de réformer nos institutions en harcelant ses personnels de normes, de process et de contrat objectif moyens, qui ont tant abîmé l’hôpital et qui sont en train de détruire l’université et la recherche. En revanche, lorsque le néolibéralisme déploie, un peu partout dans le monde, ses grands « plans de continuité » qui entendent tout contrôler par le haut et qui nous rappellent les grandes heures du système soviétique, liquidant au passage toute discussion collective et démocratique dans nos espaces de travail au nom de la catastrophe sanitaire, on ne les entend plus protester.

En bons libéraux, ils devraient pourtant s’indigner qu’on ne fasse pas plus confiance à l’inventivité sociale des groupes et des individus. […]

Ce silence de la société, de la gauche et des syndicats est le symptôme d’une forme d’aveuglement face aux dangers mortels qui menacent la transmission du savoir, de l’unité du corps politique et de la démocratie. Si nous voulons que l’éducation, comme la santé, reste une affaire collective, publique et politique, c’est maintenant qu’il faut nous mobiliser.

  • Cette volonté de se mobiliser ne se heurte-t-elle pas justement aux principes d’individualisme de la pensée libérale diffus jusque dans nos relations et nos psychismes ?

Oui, et c’est toute la difficulté. Car nous sommes pris en tenaille entre deux formes de libéralismes destructeurs. Celui des ultra-riches de la finance, alliés aux libertariens de la Silicon Valley, qui entendent poursuivre jusqu’à son terme extrême le laisser-faire et qui nous paraît bien souvent trop loin, décourageant les luttes. Et celui du néolibéralisme, qui se sert de l’Etat et des politiques publiques pour nous détruire de l’intérieur en transformant le sens même de nos métiers et de nos pratiques (enseigner, soigner, se former, etc.) et qui est lui, pour le coup, si intime qu’on n’ose s’y attaquer, de peur d’entrer en conflit avec nous-mêmes et avec les autres.

« C’est en nous-mêmes, dans nos lycées et nos hôpitaux, que nous devons réinventer le sens de l’Etat ». Barbara Stiegler


Une interview de Simon Blin. Libération. Titre original : « Barbara Stiegler : « C’est en nous-mêmes, dans nos lycées et nos hôpitaux, que nous devons réinventer le sens de l’Etat » ». Source (extrait)