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C’est courant, une alarme qui s’affole. Surtout à Notre-Dame, où le poste de contrôle est connu pour ses défaillances. Alors, une de plus…

Ce 15 avril [2019], quand l’alarme retentit, tout le monde reste calme. Peut-être un exercice ? André Finot, le responsable de la communication de la cathédrale, aide à l’évacuation. Tout est calme. Fausse alerte ; les fidèles réintègrent les lieux. Mais il n’y a plus d’électricité. Puis une voix s’élève : « Faut sortir ! Faut sortir ! »

L’évacuation reprend. André Finot est sur le parvis. Cette fois, il comprend. De la fumée sort d’entre les deux tours. Il reste moins d’une minute avant l’emballement, la sonnerie incessante du téléphone, les cris de la foule, la course. Il prévient l’architecte Jean-Michel Guilment, chef du bureau de la conduite des opérations, chargé des travaux avec l’architecte en chef, Philippe Villeneuve. Il est 19 h 50, Guilment vient de rentrer chez lui. Il croit à une blague. Mais non : il faut qu’il revienne, et vite.

En quelques minutes, il est à la sortie du métro Hôtel-de-Ville et se fige en apercevant les flammes dans la flèche, dans le choeur, des flammes partout. La sidération. Il se reprend, fend la foule, franchit le cordon de sécurité et appelle Franck Pagnussat, le conducteur de travaux de la société Europe Echafaudage. Lui aussi croit à une blague. Il passe un autre coup de fil, à Marie-Hélène Didier, conservatrice des Monuments historiques.

L’architecte en chef, Philippe Villeneuve, est à La Rochelle, loin de l’affolement général. Il est sommé par son collègue de sauter illico dans le dernier train pour Paris. Encore loin de se douter de la gravité de la situation, l’homme, agacé, lui rétorque qu’il n’est pas pompier et peut-être pas si indispensable que ça, dans l’immédiat. Il arrivera vers 23 heures.

Ils sont là, les bras ballants. Pagnussat, responsable de l’échafaudage, s’effondre en même temps que la flèche. Un grand gaillard de 1,90 mètre qui pleure comme un gamin sur l’épaule de Guilment pendant que Finot, à leurs côtés, zappe sur son portable, qui n’arrête plus de sonner.

Guilment et Pagnussat tentent de rejoindre l’arrière de la cathédrale, mais le portillon électrique est bloqué. Le conducteur de travaux enjambe la barrière et va chercher un escabeau pour son ami, qui n’a pas sa carrure. Les pompiers débarquent et les engueulent : qu’est-ce qu’ils foutent là ?

Une fois les présentations faites, le ton redescend. Les pompiers ont besoin d’entrer par cet accès, tous ceux qui pourront prêter main-forte sont les bienvenus. Avec une masse, ils tentent de briser le portail. Impossible. Alors Pagnussat demande l’autorisation de défoncer le portail au transpalette. Réflexe d’un homme habitué à travailler proprement sur un monument historique… « Bien sûr qu’on va défoncer le portail », lui répond en substance Guilment. « Vas-y ! Qu’est-ce que t’attends ? »

A l’intérieur, un champ de ruines. De l’eau partout, des débris, des cendres, le fracas. Tout est méconnaissable. Il n’y a plus qu’une chose à faire : tenter de sauver les œuvres. De la flotte leur tombant sur la tête, les présents se concentrent sur leur tâche : dégager au plus vite le trésor, composé de nombreux objets d’art et de reliques du catholicisme, comme la Sainte Couronne d’épines qu’aurait portée le Christ lors de sa crucifixion, un morceau de la vraie Croix, un clou de la Passion ou bien la tunique de Saint Louis.

Ils sont une trentaine, pompiers, policiers, conservateurs du Louvre et agents de la Ville de Paris, à former une chaîne humaine autour de la sacristie. Fauteuils, toiles, bénitiers, calices, reliquaires… tout ce qui peut être sorti est transporté jusqu’aux trois camions dépêchés par la Mairie.

Puis la nouvelle tombe : le feu est circonscrit, les pompiers sont en train d’en venir à bout. Les sauveurs du patrimoine s’éparpillent.

Guilment se replie chez un collègue rue d’Arcole ; il y découvre les images qui tournent en boucle sur les chaînes d’info. C’est là qu’il comprend l’ampleur des dégâts. On a tout perdu, un nouveau chantier va commencer.

Pagnussat, lui, n’a pas le temps de souffler. A peine le sauvetage des œuvres fini, son chef le prévient : la suite ne va pas être drôle.

Un commissaire de la police judiciaire l’attend. Il est minuit, et c’est parti pour sept heures d’audition ; une enquête est ouverte.

A 7 heures du matin, les pompiers continuent d’arroser les braises fumantes. On voit le ciel depuis l’intérieur de la cathédrale.


Suite a venir …


Extraits des « dossiers du Canard Enchainé » N°155 – Mai 2020