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Nous avons indéniablement en France une « machine à gouvernement » qui, pour faire sa révolution néolibérale, a produit des lois de destruction de l’État social et des « lois de contraintes ».

Cette machine à gouvernement est désavouée par 66 % des citoyens pour, face à la pandémie, n’avoir pas pris à temps les mesures protectrices de la population et des soignants, et avoir menti. La demande de procès pour de « grands coupables » est en attente de réponse de la cour de la République.

Face à cette « machine à gouvernement », les Français ont déclaré faire plutôt confiance aux soignants et fabriquer eux-mêmes les masques manquants, faire confiance plutôt aux maires élus de proximité qu’aux députés élus au mandat représentatif.

De fait, ces derniers ne dialoguent plus avec leurs mandataires, mais leur imposent la défaillance gouvernementale sous lois de contraintes. Lorsque Saint-Just, au printemps de l’an II (1794), referme la lutte des factions, il est convaincu qu’on ne peut gagner une révolution avec les seules lois de contraintes et une machine à gouvernement, il en appelle aux institutions civiles qui, autour de noyaux de communautés affectives, permettront de consolider l’art de vivre révolutionnaire, l’amour de l’égalité, de la liberté, et fonderont enfin la patrie comme « communauté des affections »

Emmanuel Macron a réussi à fabriquer une machine à gouvernement, mais il ne peut compter sur cette communauté des affections.

Ceux qui ont montré leur vaillance civique en soignant, cousant, en enseignant vaille que vaille, en faisant la classe à leurs enfants, en soutenant leurs vieux parents isolés, en distribuant des paniers d’alimentation aux plus démunis, en logeant ceux qui n’avaient pas de logement, sont opposés radicalement à ce gouvernement.

Or, paradoxalement, la crise du Covid a fait redécouvrir le pire comme le meilleur, la délation mais aussi « une société de secours réciproques », selon la belle expression de Billaud-Varenne en floréal an II.

  • « Selon Saint-Just, sans confiance civile, les hommes se fuient et ne peuvent plus penser qu’ils sont libres parce qu’ils font lien, ils finissent par croire que les autres sont toujours des obstacles à leur liberté, voire des dangers qui mettent en péril leur bonheur. »

C’est pourquoi l’on peut craindre non seulement que les lois de contraintes continuent à produire leur étau sur les libertés publiques, mais que tout soit fait pour que cette communauté, cette socialité paradoxale, ne laisse pas de trace, sinon la continuation en situation ordinaire des procédures qui à long terme désocialiseraient et conduiraient à une espèce de frilosité généralisée des liens, une « perte de confiance civile »

Toujours selon Saint-Just, sans confiance civile, les hommes se fuient et ne peuvent plus penser qu’ils sont libres parce qu’ils font lien, ils finissent par croire que les autres sont toujours des obstacles à leur liberté, voire des dangers qui mettent en péril leur bonheur.

Ainsi commence le règne de la guerre de tous contre tous, le règne de la peur et d’une nouvelle sorte de guerre civile. Non pas un front belliqueux avec une véritable scène guerrière, mais un front de classe qui ne dit pas son nom. Aujourd’hui, ce nom est « distanciation sociale ».

  • « Ainsi commence le règne de la guerre de tous contre tous, le règne de la peur et d’une nouvelle sorte de guerre civile. »

Cette distanciation est imposée aux amis, aux membres de familles qui ne doivent plus se toucher, a fortiori à tous ceux qui ne se connaissent pas encore mais cohabitent dans la même ville, le même village, la même entreprise. Mais cette distanciation est en fait surtout construite par une segmentation sociale entre ceux qui travaillent à distance et ceux qui travaillent sur, avec et dans la matérialité. Celle des corps malades ou non, celle des choses à produire et puis à déplacer et à acheminer. 

Cette segmentation de circonstance constitue une brisure violente du corps social, mais pourquoi la considérer comme nécessaire à plus long terme ? Si le télétravail a été une sauvegarde, sans lieu pour se rassembler, les rapports sociaux des télétravailleurs risquent de perdre leur fluidité, leur familiarité, leur évidence et leur efficience réflexive, car c’est avec les autres qu’on invente, qu’on projette, qu’on critique, qu’on lutte, qu’on enseigne…

  • « La question était lancinante pour les révolutionnaires : comment un peuple peut-il se protéger d’un gouvernement désastreux ? »

À supposer que la pandémie soit résistante, comment pourrons-nous résister à cette machine qui, loin de nous protéger, nous défait ? La question était lancinante pour les révolutionnaires : comment un peuple peut-il se protéger d’un gouvernement désastreux ? Le droit de résistance était une ressource mais ultime, et aujourd’hui la résistance est violemment réprimée par une police qui a les mains libres grâce à l’état d’urgence. 

La possibilité de juger les fonctionnaires, les représentants malhonnêtes était une ressource, mais faut-il encore aujourd’hui que les procureurs acceptent d’agir, de mettre cette justice en action. Il était également possible dans la Constitution de 1793 de déclarer une loi inacceptable, de la censurer, de la révoquer.

Cela s’appelle le contrôle démocratique et puisque nos gouvernants parlent si souvent de démocratie, il faut sans doute les prendre au mot et réclamer les institutions politiques qui permettront d’exercer ce contrôle démocratique. Les gilets jaunes pour évoquer un régime soi-disant démocratique, mais où le peuple n’a plus droit à la parole, parlent de démocrature. 

Pour retrouver la possibilité de se déclarer démocrate, chacun devra faire de ce contrôle démocratique la pierre de touche du régime à venir. Cela doit devenir le centre de notre débat public. Nous ne voulons plus être contrôlés par des machines à gouvernement défaillantes et despotiques, nous voulons contrôler ces machines et nous auto-contrôler, c’est-à-dire redevenir un peuple souverain apte à décider sous quelles lois il veut vivre, même en période de pandémie, surtout en période de pandémie.


Sophie Wahnich, historienne, directrice de recherche au CNRS. Titre original : « Penser un monde nouveau. Le contrôle citoyen et la démocratie, par Sophie Wahnich ». Source