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Il y a un an, l’opposition démocrate fulminait de voir le président Donald Trump lavé par la justice américaine des soupçons de collusion avec la Russie.

Avis de l’administrateur avant de poursuivre la lecture de l’article. L’analyse qui vous est proposée appartient à un auteur qui n’est pas l’administrateur. Il est possible à tous les lectrices, lecteurs de ne pas être d’accord avec cette approche de l’histoire, chacune, chacun a parfaitement le droit de donner son opinion dans un commentaire rien ni jamais n’est censuré sur ce blog. MC


L’obsession antirusse des élites occidentales, notamment britanniques, en rappelle d’autres. Par le passé, certaines forces conservatrices ont même produit de faux documents pour alimenter la russophobie, y voyant une opportune diversion.

Un autocrate machiavélique qui, de Moscou, rêve d’affaiblir la liberté et la démocratie ; des services de sécurité omnipotents œuvrant à de sinistres machinations et déployant leurs tentacules partout dans le monde ; un pays asiatique et barbare qui fait planer une menace sur la civilisation occidentale : ce flot d’images caricaturales du pouvoir russe n’a pas attendu l’arrivée au Kremlin de M. Vladimir Poutine pour se déverser à l’Ouest.

On en trouve trace dès le XVe siècle. Au XIXe siècle, la frénésie antirusse était telle que l’élite intellectuelle inventa le terme « russophobie » pour désigner à la fois les personnes qui nourrissaient une peur irrationnelle à l’égard de la Russie et celles qui exagéraient consciemment la menace qu’elle représentait.

Ces accès de panique n’ont pas surgi de nulle part. La russophobie a atteint son apogée au XIXe et au début du XXe siècle à un moment où les inégalités sociales s’accroissaient, entraînant une pression croissante du mouvement ouvrier pour y remédier. S’agissait-il d’une ruse employée par l’élite fortunée pour éviter les sujets qui fâchent ?

À cette époque, la Russie obsède les élites libérales européennes, en particulier en Grande-Bretagne. En 1817, à peine deux ans après la fin des guerres napoléoniennes, un quotidien britannique, le Morning Chronicle, soutient ainsi que « la principale intention des Russes est d’agrandir leur territoire », tandis que le général sir Robert Wilson remet au goût du jour un faux document : le « testament de Pierre le Grand ».

Wilson a lu ce document pour la première fois en 1812, l’année où l’armée de Napoléon a envahi la Russie pour la punir d’avoir repris le commerce avec sa pire ennemie, la Grande-Bretagne. Envoyé à l’est, Wilson servait alors d’agent de liaison auprès des Russes afin de coordonner l’effort contre les Français. Le document qui lui tombe entre les mains constitue un supposé plan que Pierre le Grand (1672-1725) aurait légué à ses successeurs, notamment pour leur prodiguer des conseils sur l’expansion de l’Empire russe par la conquête du Proche-Orient et de l’Europe de l’Est. Vaincues par le « général Hiver », les troupes françaises battent en retraite en laissant derrière elles quelques exemplaires du « testament ».

Retournement d’alliance

À l’époque, Wilson comprend parfaitement qu’il a affaire à un faux, à une opération de propagande montée par la France pour légitimer l’invasion décidée par Napoléon. Cela ne l’empêche pas, cinq ans plus tard, de reprendre à son compte les affirmations qui y figurent.

 Dans un livre qu’il publie en 1817, Wilson prédit que la Russie ferait un ennemi pire que la France vaincue. En raison de sa participation à la guerre, il est pourtant bien conscient du rôle crucial qu’a joué l’armée de terre russe dans la défaite de l’empereur français. Mais, soudain, tout cela n’est plus qu’un souvenir lointain.

  • Comment expliquer ce brusque retournement d’alliance (1) ?

La Grande-Bretagne entretenait depuis trois siècles des relations amicales avec la Russie. Dans ce vaste pays aux ressources semblant inépuisables, les Britanniques trouvent du chanvre, du lin, du goudron et du bois d’œuvre, éléments essentiels au développement de leur flotte depuis le XVIe siècle. Au XVIIIe siècle, le fer russe joue également un rôle important dans le déploiement de l’industrie outre-Manche. Et, quand la technologie britannique rend obsolète l’industrie métallurgique russe au début du XIXe siècle, Moscou se rabat sur l’exportation massive de blé. Ainsi, les céréales russes nourrissent les ouvriers affamés de Manchester et de Liverpool. En échange, la Russie peut acquérir la technologie britannique.

Moscou remet en cause cette politique de libre-échange au tournant du XIXe siècle. Alexandre Ier (1801-1825) et Nicolas Ier (1825-1855) se font fort d’encourager l’industrie nationale en adoptant un système de droits de douane prohibitifs qui empêche la Grande-Bretagne de placer ses produits sur le marché russe.

Les bureaucrates du pays se mettent également à harceler les marchands britanniques. Ainsi, la balance commerciale entre les deux pays se met à pencher en faveur de la Russie (2).

En procédant ainsi, Moscou ne se contente pas d’affirmer ses intérêts économiques. Depuis les guerres napoléoniennes, l’Empire tsariste s’étend aussi vers l’est et le sud. Ses incursions dans l’Empire ottoman se soldent par un affrontement en Crimée avec une coalition militaire franco-britannique entre 1853 et 1856. De même, les conquêtes russes dans le Caucase et l’Asie centrale font craindre une invasion de l’Inde, joyau de la couronne impériale britannique.

Dans les décennies qui suivent la publication du livre de Wilson, le prétendu « testament de Pierre le Grand », toujours brandi comme la preuve parfaite des intentions néfastes de la Russie, continue à faire l’objet de débats en Europe. Tous le considèrent alors comme un document authentique, des nationalistes hongrois, polonais ou baltes, victimes de la répression russe, à Karl Marx et Friedrich Engels (qui n’ont jamais pardonné à Nicolas Ier ses interventions antirévolutionnaires en Pologne et en Hongrie), en passant par les conservateurs britanniques.

À tel point qu’en 1876 un diplomate britannique aborde le sujet avec Alexandre II. « Tout ce qui a été dit ou écrit sur le testament de Pierre le Grand et les intentions de Catherine II n’était qu’illusions et fantasmes (3)  », répond le tsar, catégorique. Il faut attendre 1859 pour que les chercheurs s’en mêlent, et 1879 pour qu’ils s’accordent sur l’hypothèse de la falsification.

Pourtant, un siècle plus tard, d’aucuns continuent à se référer à ce document comme à la pierre de Rosette qui aiderait à déchiffrer la politique étrangère russe. […]

Dans les années 1920, les conservateurs britanniques sont rongés par la crainte que la subversion et la propagande communistes n’ébranlent les fondations de l’Empire. Aussi la russophobie anglaise se mue-t-elle en phobie du communisme (6). […]

À la veille des élections de novembre 1924, un autre faux document fait son apparition dans les colonnes du Daily Mail, quotidien conservateur britannique : une lettre de Grigori Zinoviev, alors à la tête du Komintern, la IIIe Internationale, qui rassemble les partis communistes à travers le monde, pilotée par Moscou.

Son contenu semble prouver que l’Union soviétique s’efforce d’influencer les élections en faveur du Parti travailliste. Il est désormais établi que le Parti conservateur tenait ce document explosif des renseignements britanniques (MI6), ce qui n’est guère étonnant quand on sait que les responsables des services secrets et les politiciens conservateurs sortent des mêmes universités d’élite et fréquentent la même coterie.

À la suite de cette révélation spectaculaire, dont il reste difficile de mesurer l’impact, le Parti conservateur remporte les élections de 1924 (7).

  • Une menace pour les élites

Ce n’est qu’un début. Le climat social tendu débouche sur la grève générale de 1926. Le gouvernement conservateur prétend détenir des preuves que l’Union soviétique a contribué à l’agitation sociale, alors que l’effondrement de l’industrie du charbon en est l’élément déclencheur. […]

[…]

Sans que la Russie y soit pour rien, des phénomènes tels que la remise en question du libre-échange, la montée des partis ouvriers et des mouvements anticolonialistes constituaient une menace pour les élites politiques.

La tentation d’attribuer ces périls à l’action d’une « cinquième colonne » offrait alors maints avantages, mais hypothéqua la constitution d’une coalition internationale capable de contenir la montée du nazisme.

Sans se confondre avec la russophobie d’autrefois, la montée d’une défiance à l’égard de la Russie rappelle certains épisodes du passé. Les historiens des générations futures dresseront-ils un parallèle entre la lettre de Zinoviev et le dossier Steele — du nom de l’ex-agent du service de renseignement britannique qui, le premier, avança l’hypothèse d’une collusion entre le candidat Donald Trump et la Russie ?

  • Se demanderont-ils comment un pays dont la richesse annuelle équivaut à celle de l’Espagne pouvait poser une telle menace pour l’ordre du monde ?
  • Regretteront-ils qu’en des temps d’instabilité internationale et de course à l’armement nucléaire, aucun homme politique n’ait eu le courage de proposer un engagement constructif avec la Russie de M. Poutine ?
  • Observeront-ils un lien entre les inégalités flagrantes de nos sociétés et les résurgences de la russophobie ?

Il est encore trop tôt pour répondre à ces questions, mais l’histoire nous enseigne que le sentiment antirusse a rarement inspiré des choix politiques judicieux.


Guy Laron. Le Monde Diplomatique. Titre original : « Petite histoire de la russophonebie ». Source (extrait)


  1. (1Cf. Albert Resis, « Russophobia and the “Testament” of Peter the Great, 1812-1980 », Slavic Review, vol. 44, n° 4, Cambridge, hiver 1985 ; et John Howes Gleason, The Genesis of Russophobia in Great Britain, Harvard University Press, Cambridge, 1950.
  2. (2Cf. Boris Kagarlitsky, Empire of the Periphery : Russia and the World System, Pluto Press, Londres, 2008, et Margaret Miller, The Economic Development of Russia, 1905-1914, Frank Cass, Londres, 1969.
  3. (3) Cité dans Albert Resis, op. cit.
  4. (4) Charles William Crawley, « Anglo-Russian relations 1815-40 », The Cambridge Historical Journal, vol. 3, n° 1, 1929.
  5. (5Cf. Kevin Narizny, The Political Economy of Grand Strategy, Cornell University Press, 2007.
  6. (6) Lire Paul Hanebrink, « Quand la haine du communisme alimentait l’antisémitisme », Le Monde diplomatique, décembre 2019.
  7. (7) Richard Norton-Taylor, « Zinoviev letter was dirty trick by MI6 », The Guardian, Londres, 4 février 1999.
  8. (8) Lire Gabriel Gorodetsky, « Un autre récit des accords de Munich », Le Monde diplomatique, octobre 2018.
  9. (9) Cité dans Anne Perkins, Baldwin, Haus Publishing, Londres, 2006.