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« Hypersiège » : tel est le concept saisissant que développe le chercheur Jean-Michel Valantin, 51 ans, […] De plus en plus de pays, explique ce spécialiste de géopolitique et d’études stratégiques, se retrouvent désormais comme en état de siège, sous la pression des dérèglements environnementaux planétaires.

À l’image du Bangladesh, littéralement « assiégé » par les effets combinés de la montée des eaux, de la déforestation, de la multiplication des cyclones, d’une insécurité alimentaire et sanitaire chronique. À l’image aussi des États-Unis, de l’Inde ou de la Chine. Et si c’était le cas, depuis plusieurs mois, de la moitié de l’humanité, brutalement immobilisée, confinée et encerclée par un virus né de la déforestation effrénée? Retour sur un nouveau paysage géopolitique et stratégique, marqué par la montée des risques liés à l’environnement.

  • À vous lire, nous sommes donc tous en état de siège?

Oui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la moitié de la population mondiale s’est retrouvée confinée, mise en danger et comme assiégée, à l’échelle individuelle, collective et planétaire. La globalisation elle-même est en état d’« hypersiège »… Après avoir franchi la barrière des espèces dans la ville chinoise de Wuhan, le nouveau coronavirus a littéralement inséré ses modes de contamination dans les chaînes logistiques et humaines qui relient cette ville au reste de la Chine, et à la mondialisation. Ce n’est donc pas seulement une crise sanitaire d’origine animale, mais surtout la première épidémie globale de l’anthropocène, ce nouvel âge défini depuis une vingtaine d’années par les géologues et les biologistes, qui nous disent que les activités humaines sont devenues la principale force de transformation sur Terre.

  • Pourquoi la relier à l’anthropocène?

Les échanges de maladies entre animaux et humains sont une histoire ancienne. Mais si ce virus très contagieux provoque de tels désastres, c’est parce qu’il est indissociable d’un développement mondialisé effréné, qui repose sur l’urbanisation et le recours généralisé aux énergies fossiles. Donnant à l’épidémie une ampleur inédite. La crise sanitaire devient en effet globale du fait de l’intrication des flux de personnes et de marchandises, des systèmes de transport mondialisés, des chaînes de sous-traitance… Résultat, le Covid-19 se répand partout, par les transports aériens, terrestres, maritimes. Et surtout, il se propage de ville en ville. Cette pandémie est inséparable du moteur de l’anthropocène qu’est le développement urbain.

  • Le virus est d’ailleurs lié à la déforestation et à la destruction des habitats des animaux sauvages…

De sa naissance à sa propagation, le Covid-19 est marqué par l’urbanisation et les flux qui lui sont liés. Certains chercheurs, comme l’historien John McNeill ou le physicien Geoffrey West, définissent l’anthropocène comme étant surtout un « urbanocène »! La croissance urbaine est devenue le ressort de toutes les croissances (l’extraction des ressources a explosé; l’artificialisation des sols aussi, par la multiplication des routes et l’étalement urbain, mais aussi par la propagation des polluants dans les sols…) Aujourd’hui, au niveau mondial, plus de la moitié de la population, qui augmente de un milliard de personnes tous les treize ans, est urbaine. Or, les densités humaines des mégapoles sont un facteur majeur de diffusion du virus. Nous le combattons aujourd’hui par la distanciation sociale ou par le confinement, qui contraint les populations à une semi-immobilité. Mais ceci n’est en rien passif. Au contraire, ces combinaisons de mesures permettent de lutter activement contre le Covid-19 : il s’agit pour nous d’une puissante offensive stratégique, cassant progressivement les chaînes de contamination.

  • On découvre ainsi que le milieu urbain est extrêmement complexe à gérer…

Oui, confiner 3,5 milliards d’individus fait soudain émerger la notion de sécurité urbaine de façon inédite. Il nous faudra élaborer de nouveaux outils de contrôle épidémique, comme on l’a fait au XIXe siècle, quand la cartogra­phie urbaine et la lutte contre le choléra sont allées de pair. Quelles formes prendront les questions de sécurité sanitaire après cette crise? S’interroger est crucial, d’autant que de nombreux scientifiques alertent sur le fait que le réchauffement global est en train de libérer de nouveaux virus et bactéries, jusqu’ici endormis dans les zones gelées arctiques, et que notre entrée dans l’anthropocène s’accompagne d’une montée du risque épidémique.

  • Vous définissez d’ailleurs l’anthropocène comme « l’âge des conséquences»…

C’est même l’âge de la combinaison des conséquences et de leur enchaînement – l’utilisation des carburants fossiles, le développement urbain, la démographie galopante, l’industrialisation de l’alimentation, le commerce des animaux sauvages devenus animaux de consommation… Cette pandémie le démontre de façon très concrète. Jour après jour, nous en découvrons toutes les répercussions, économiques, sociales, atmosphériques, géopolitiques, sans savoir précisément où cela va nous mener.

  • Y compris en termes de traçage numérique et de contrôle!

Nous assistons en effet à la rencontre entre le numérique, l’intelligence artificielle et la gestion d’épidémies. L’enjeu n’est plus de savoir s’il faut développer ces technologies – elles sont là -, mais surtout de savoir comment, avec la plus grande vigilance, on les utilise de façon démocratique. Nous vivons en ce moment une immense expérimentation collective.

  • Et vertigineuse…

Ce virus met en évidence combien le modèle globalisé de circulation de l’alimentation, de l’énergie ou des médicaments repose sur le principe de chaînes logistiques fonctionnant de façon fluide. Mais quand cette fluidité est perturbée, ce sont toutes les vulnérabilités propres à nos sociétés complexes qui sont mises au jour!

Par exemple, aux États-Unis, l’une des plus importantes usines de transformation de viande de porc vient d’être fermée car de nombreux employés ont contracté le Covid-19. Cela provoque un problème d’approvisionnement, pour le marché national mais aussi pour l’export, notamment vers la Chine, très grosse consommatrice de porcs. Or, depuis 2018, au niveau mondial, cette industrie subit déjà les effets d’une maladie, la peste porcine africaine – en moins de deux ans, deux cents millions de porcs sont morts en Chine, alors que le pays possède 50% du cheptel mondial. Ces tensions croissantes sur le marché amènent désormais les Chinois à manger davantage de poisson, et donc à augmenter la pression sur la pêche en mer de Chine. Cette région est le théâtre d’incidents de plus en plus intenses entre flottes chinoise, philippine, vietnamienne, indonésienne, malaisienne…

  • Encore ces chaînes de conséquences!

On peut pousser plus loin l’analyse. Les ressources halieutiques (poissons et palourdes) sont victimes de la surpêche, mais aussi de l’acidification de l’océan due à l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère. Par ailleurs, les rejets agricoles dans la mer de Chine font proliférer le plancton, qui surconsomme de l’oxygène marin, et donc asphyxie des populations marines de ces zones (transformées en « zones mortes »). Cet enchaînement de crises aggrave encore la compétition entre les flottes de pêche, et devient ainsi le support de nouvelles tensions géopolitiques.


Les propos de Jean-Michel Valanti, ont étérecueillis par Weronika Zarachowicz. Télérama (Extrait) – 20/05/2020