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Il faut sauver Notre-Dame. Sur fond d’émotion nationale et de promesses de dons émerveillantes, le constat était indiscutable. Mais que s’agit-il exactement de sauver ?

Un patrimoine, un monument représentatif d’une histoire collective ou l’occasion enfin légale de transformer le passé en capital rentable et vidé de son sens ?

La flèche bascule dans un spectaculaire brasier le 15 avril 2019. Au chevet de Notre-Dame se pressent les grandes fortunes françaises. M. Bernard Arnault et son groupe LVMH, M. François Pinault et Kering, les frères Bouygues et leur holding familiale, Total, L’Oréal…

Les promesses de dons affluent […] Un an plus tard, sur le milliard promis, un cinquième a été versé, le reste devant arriver progressivement.

Une mobilisation inédite pour un monument cultuel, devenu, au fil de ses neuf siècles d’existence, un des symboles de la France. Dès 2017, l’archevêque de Paris avait pourtant prévenu : « L’état de la cathédrale Notre-Dame est en fait aujourd’hui parvenu à un stade où ses structures ne pourront bientôt plus jouer leur rôle et menaceront la stabilité même du monument, sans parler de la perte définitive de décors sculptés (1).  »

La flèche, le chœur, le chevet… les travaux à faire s’égrenaient comme un chapelet. Il fallait alors trouver 100 millions d’euros pour les deux prochaines décennies et 2 millions pour parer au plus urgent : étayer par un échafaudage la flèche d’Eugène Viollet-le-Duc, qui menaçait ruine (soit le budget annuel que l’État, propriétaire de Notre-Dame, consacrait à la cathédrale).

Un accord-cadre était bien signé en mai 2017 entre l’État et la Fondation Avenir du Patrimoine à Paris pour préserver les églises historiques de la capitale et leurs œuvres d’art (par lequel l’État s’engageait à verser 1 euro de subvention supplémentaire par euro de mécénat recueilli, dans la limite de 4 millions par an). Mais, faute d’écho suffisant, l’archevêché décida de prospecter outre-Atlantique, où la popularité de Notre-Dame est grande.

Ce fut la mission de la fondation Friends of Notre-Dame de Paris, lancée en 2017.

Deux ans plus tard, le 16 avril, le président Emmanuel Macron annonçait l’ouverture d’une souscription nationale. Et, le lendemain, l’ancien chef d’état-major des armées Jean-Louis Georgelin était nommé représentant spécial du président et du gouvernement chargé de « veiller à l’avancement des procédures et des travaux qui seront engagés ».

Cette nomination, alors, surprend. Pourquoi appeler un général retraité en lieu et place du ministère de la culture, auquel incombe le financement des travaux d’entretien, de réparation et de restauration (les quatre-vingt-sept cathédrales sont la propriété de l’État) ?

Parce que, selon le général, interrogé par la commission culture du Sénat le 22 janvier 2020, le président « voulait, pour cette mission, un catholique, quelqu’un ayant exercé de hautes responsabilités dans l’État, et qui soit reconnu comme un homme d’autorité »

Le chantier devra être achevé en cinq ans. Le 24 avril 2019, le gouvernement dépose en toute urgence devant l’Assemblée nationale le projet de loi pour la restauration et la conservation de Notre-Dame, s’autorisant « à prendre, par ordonnances, (…) toutes dispositions relevant du domaine de la loi de nature à faciliter la réalisation (…) des travaux de restauration de la cathédrale ». Quitte à prévoir, pour atteindre ces objectifs, « des adaptations ou dérogations aux règles en matière d’urbanisme, d’environnement, de construction et de préservation du patrimoine ».

La formulation est inhabituelle. L’État n’est-il pas le meilleur garant de ces règles ? À juste titre, le Sénat amende le texte, jugeant « absolument incompréhensible la perspective d’introduire des dérogations aux règles de droit commun pour faciliter la mise en œuvre du chantier de Notre-Dame ». Pourquoi, s’interroge-t-il, «  [s’]imposer un tel délai [de cinq ans, promis par M. Macron, pour la restauration] alors qu’aucun diagnostic n’a encore pu être réalisé », et pourquoi créer un établissement public pour diriger celui-ci au risque de discréditer la « capacité du ministère de la culture à prendre en charge ce chantier » (2) ?

Il faut attendre le décret d’application du 28 novembre 2019 de la loi du 29 juillet 2019 relatif à la conservation et à la restauration de Notre-Dame de Paris pour obtenir quelques éléments de réponse.

On y découvre, à l’article 2, que cet établissement public « peut se voir confier l’aménagement de l’environnement immédiat de la cathédrale, notamment le parvis, la promenade du flanc sud et le square Jean-XXIII [propriétés de la Ville de Paris], dans le cadre d’une convention conclue avec la Ville ».

La possibilité d’aménager les environs de la cathédrale fait aussitôt resurgir le projet qu’avait commandé, en décembre 2015, le président de la République François Hollande à Dominique Perrault, l’architecte qui a conçu la Bibliothèque nationale de France lors de la présidence de François Mitterrand, et à M. Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux.

Tous deux avaient planché sur l’avenir de l’île de la Cité à l’horizon des vingt-cinq prochaines années. Sur ses vingt-deux hectares, Perrault soulignait que « l’esquisse du projet (…) démontre la possibilité de créer environ cent mille mètres carrés sur l’Île, soit une valeur foncière nouvelle dépassant le milliard d’euros (sans transformation radicale de son paysage) ».

Un projet ancré autour de Notre-Dame, point de convergence de treize à quatorze millions de visiteurs annuels. Une manne touristique (le monument le plus visité d’Europe) beaucoup trop peu exploitée, selon les auteurs, qui regrettent que la Sainte-Chapelle, distante de quatre cents mètres, ne soit alors visitée que par 500 000 touristes par an. Ils s’émeuvent surtout qu’on puisse prêter aussi peu d’attention aux 30 000 à 40 000 visiteurs quotidiens de la cathédrale, qui patientent des heures durant au pied de ses tours. Au lieu de pouvoir, moyennant quelques aménagements, déambuler agréablement à distance des intempéries mais à portée de main de toutes les commodités (oilettes, commerces, galeries marchandes, cafés…) qui étayent nos curiosités culturelles.

Il suffit, selon eux, d’ouvrir le parvis, cent trente-cinq mètres de long sur cent mètres de large, sous lequel se niche la crypte archéologique, puis de le couvrir avec une immense dalle de verre. À coup sûr, elle serait au diapason de ce que Perrault souhaite ajouter : « Au pied de la cathédrale, un débarcadère et des plates-formes flottantes accueillant piscine, cafés, restaurants, salles de concerts ; le long de la Seine, une longue promenade végétalisée, débarrassée des voitures, reliant les pointes aval et amont de l’île ; deux nouvelles passerelles qui franchissent le fleuve ; un peu partout, des verrières, des passages couverts, des galeries souterraines, des atriums en sous-sol (3) »

Faisaient seulement défaut à cette exploitation patrimoniale (digne de l’Homo festivus cher à l’écrivain Philippe Muray) les financements et les autorisations que requièrent les codes du patrimoine, de l’urbanisme et de l’environnement pour tous travaux réalisés dans ce périmètre hautement protégé.

Classée depuis 1862 au titre des monuments historiques du patrimoine français, Notre-Dame est aussi inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1991 ; une protection qui « comprend les ponts, les quais et le bord de la Seine dans la partie historique de son tracé — entre le pont de Sully et le pont d’Iéna —, ainsi que l’île de la Cité et l’île Saint-Louis ». Deux conditions quasi insurmontables, avait fait remarquer Perrault. Jusqu’à ce qu’une conjonction d’événements rende ce projet envisageable.

Tout d’abord, en septembre 2017, Paris a été nommée ville hôte des Jeux olympiques d’été de 2024, ce qui devrait attirer entre quinze et vingt millions de touristes et vingt mille journalistes, selon la municipalité, d’où l’urgence calendaire réservée à Notre-Dame.

Ensuite, de nombreux monuments historiques ont été ou vont être désaffectés en raison d’objectifs financiers plus ciblés (comme le Palais de justice et le « 36, quai des Orfèvres »), le potentiel locatif sur l’île étant particulièrement attractif. Événement prometteur d’une évolution enfin moderne, l’Hôtel-Dieu, propriété d’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (APHP), est l’objet d’une « obsolescence programmée » pour garantir sa reconversion patrimoniale, comme le soulignaient dès 2010 les opposants à son démantèlement (4). Il a vu quelque 20 000 de ses 55 000 mètres carrés être cédés temporairement au groupe Novaxia, moyennant 144 millions d’euros, dans le cadre d’un bail à construction de quatre-vingts ans. À quelques pas du parvis de la cathédrale, cette surface proposera, non plus des services hospitaliers, mais, pour un tiers de la surface du projet, des restaurants et des commerces…

Enfin, point d’orgue à cette conjonction d’événements : l’incendie de Notre-Dame, qui remet en selle le projet urbanistique de Perrault grâce à l’article 2 du décret relatif à la restauration de la cathédrale. […]


Philippe Pataud Célérier. Le Monde Diplomatique. Titre original : « Rentabiliser le passé ». Source (extrait).


  1. Marc Fourny, « Il faut sauver Notre-Dame de Paris ! », Le Point, Paris, 1er juin 2017.
  2. « Projet de loi pour la restauration et la conservation de la cathédrale Notre-Dame de Paris et instituant une souscription nationale à cet effet », rapport de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication, Sénat, 22 mai 2019.
  3. Philippe Bélaval et Dominique Perrault, « Mission île de la Cité, le cœur du cœur », Centre des monuments nationaux, Paris, décembre 2016.
  4. « Une pétition pour sauver l’Hôtel-Dieu », Le Parisien, 6 février 2010.
  5. « Notre-Dame de Paris – Dominique Perrault : “Il faut repenser la cathédrale avec son île” », Le Point, 23 avril 2019.
  6. Didier Rykner, L’Incendie de Notre-Dame, Gourcuff-Gradenigo, Paris, sortie prévue en septembre 2020.