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Une information à ne pas diffuser ça donnerait des idées à nos gouvernants … Trop tard ! Quelle triste exploitation … MC

Lundi, 7h 56 : un train rouge et bleu de la compagnie ferroviaire autrichienne ÔBB en provenance de Timisoara entre dans la gare de l’aéroport international de Vienne.

Ce train n’apparaissait pas sur les registres publics et son arrivée n’a pas été annoncée en gare. Pourtant, une foule de journalistes, d’agents de l’État et de policiers est réunie pour assister à l’arrivée du convoi et de ses 100 passagers, des citoyens roumains.

Jamais auparavant ces travailleurs étrangers venus pour s’occuper jour et nuit des aînés autrichiens n’avaient reçu autant d’attention.

« Merci d’avancer à l’avant du train. Vos questions ne pourront être posées qu’aux personnes du premier wagon », crie nerveusement l’un des organisateurs aux journalistes.

Les autorités autrichiennes ont communiqué très prudemment sur ce nouveau corridor ferroviaire permettant de faire venir dans le pays des travailleurs étrangers, malgré les restrictions de mouvements liées à la pandémie. Quand la ministre autrichienne des Affaires européennes, Karoline Edtstadler (parti de centre droit ÔVP), a annoncé le projet en avril dernier, le ministre roumain des Transports a démenti publiquement qu’un accord ait été trouvé.

L’arrivée du premier train a également été ajournée à de multiples reprises, causant de l’embarras en Autriche. « C’était assez compliqué de réunir toutes les autorisations nécessaires pour ce train, particulièrement en Roumanie. Mais il est finalement là… », confie à Charlie Karoline Edtstadler, venue assister à l’arrivée de ce convoi tant attendu.

« Dès le début, mon idée était de trouver un moyen de faire venir des aides-soignants en Autriche. Nous avons près de 33.000 Autrichiens qui dépendent d’eux, qui ont besoin de ces aides à domicile », explique la ministre.

Le système de soins autrichien repose en effet largement sur une main-d’œuvre venue d’Europe de l’Est. Sur les 60.000 aides-soignants que compte l’Autriche, la plupart sont des travailleurs étrangers. Mais si l’Autriche et la Roumanie se sont mises d’accord pour affréter six autres trains similaires, seulement un tiers des places étaient réservées sur le premier. À lui seul, ce fait interroge : qui a le plus besoin de qui?

Tandis que les portes du train s’ouvrent, des dizaines de policiers et d’agents de sécurité s’alignent sur toute la longueur du quai. Tout le monde attend. D’abord, des bagages chargés apparaissent, puis les ressortissants roumains commencent à descendre des wagons un par un. La majorité du groupe est composée de femmes. Malgré l’attention médiatique inhabituelle, ces travailleuses restent silencieuses et invisibles derrière leur masque. Disparaissant rapidement du quai, elles sont guidées vers la sortie par des agents de sécurité.

« Tout était bien organisé. C’était un voyage sans problème. À Timisoara aussi tout était bien », déclare en allemand, avec un fort accent roumain, Elena Macei, l’une des aides-soignantes à qui les autorités ont visiblement demandé de parler aux médias. « Je travaille aussi en Roumanie, mais je gagne plus ici, et je veux ce travail », poursuit-elle.

Les autres femmes racontent qu’avant de monter à bord du train, à Timisoara, leur température a été relevée et que les distances de sécurité ont été respectées tout au long du trajet, direct, qui a duré douze heures. « Oui, j‘aimerais bien que les conditions de travail soient différentes… mais c’est mon travail », ajoute l’une d’elles, recrutée pour aider une personne âgée, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, au Burgenland.

La sortie de la gare se fait selon de strictes mesures de précaution. L’étrange scène de ces femmes marchant lentement les unes derrière les autres, escortées par un lourd dispositif de sécurité, est cependant égayée par quelques policiers proposant leur aide pour porter les bagages.

Toutes ces travailleuses roumaines sont directement emmenées dans un hôtel situé en face de la gare, afin d’être testées pour le Covid-19. Celles qui se révèlent négatives devant être immédiatement emmenée par leur famille d’accueil ou par leur agence de travail, et dès lors n’être en contact qu’avec ses clients. Toute personne testée positive à l’arrivée est placée deux semaines en quarantaine à l’hôtel.

Tandis qu’elles entrent dans l’hôtel, un petit groupe de jeunes munis de pancartes crient : « Bine ati venit ! » (« bienvenue ! »). « Nous sommes ici pour apporter un peu d’humanité à cette situation », explique Flavia Matei, membre d’un groupe auto-organisé d’aides-soignantes roumaines, le Drept.

Son avis concernant le projet de corridor ferroviaire est mitigé : « D’un côté, avoir la possibilité de reprendre le travail est très important pour ces femmes, mais on critique en même temps la façon dont ce voyage a été organisé. »

Si les autorités autrichiennes ont lancé un appel pour que ces aides-soignants viennent dans le pays, tout est à leurs frais : 100 euros pour le billet de train, 105 euros pour le dépistage et 74 euros par nuit d’hôtel en cas de test positif. De plus, l’aide de 1.000 euros promise par l’État à ceux qui accepteraient de rester dans le pays et de travailler davantage a été réduite à 500 euros une fois le confinement instauré.

Celle-ci est par ailleurs versée à l’employeur et non au salarié, permettant plus de contrôles. « Les personnes qui travaillent dans notre profession sont fréquemment victimes d’abus, ici, insiste Flavia Matei. Ces femmes sont souvent exploitées par les agences, qui incluent des clauses inacceptables dans les contrats. L’État autrichien aussi est coupable de certaines irrégularités… »

En 2018 et 2019, le gouvernement de droite formé par une coalition de l’ÔVP et du FPÔ a fait voter plusieurs lois anti-immigration controversées, notamment une réduction des aides sociales accordées aux travailleuses étrangères ayant des enfants, indexant ces aides sur le coût de la vie de leur pays d’origine, malgré la participation de ces salariées au système de cotisations autrichien.

À l’heure actuelle, ce sont pourtant les autorités qui supplient ces personnes de revenir travailler en Autriche, étant incapables de les remplacer, au vu de leurs conditions de travail et de leurs bas salaires…

L’Autriche n’est cependant pas le seul pays européen désespérément en manque de main-d’œuvre. L’Allemagne, les Pays-Bas et l’Italie font également venir des ouvriers depuis la Roumanie, la Bulgarie et l’Ukraine, pour les travaux saisonniers.

Fin mars, sous la pression de plusieurs gouvernements, la Commission européenne a accepté de mettre en place des mesures permettant aux travailleurs transfrontaliers de « secteurs essentiels » de se rendre sur leur lieu de travail. Ces « secteurs essentiels » incluent la santé et l’alimentation ainsi que les services de garde d’enfants et d’aide aux personnes âgées.

Malgré les discours anti-immigration, populaires il y a encore peu de temps, émanant des partis d’extrême droite (qui étaient d’ailleurs absents lors de l’arrivée du train des migrants à Vienne), en moyenne 13 % des employés des « secteurs essentiels » de l’UE sont des immigrés. Et ce chiffre grimpe jusqu’à 20 % en Italie, en Belgique, en Allemagne, en Suède et en Autriche (1).

Comme le suggère le cas des aides-soignants roumains arrivés par le train en Autriche, la crise actuelle risque peu d’affecter leurs conditions de travail. Ce qui a néanmoins déjà évolué, c’est la conscience que les conditions de vie dans certains pays d’Europe de l’Ouest seraient durement impactées si ces personnes étrangères n’étaient pas là pour apporter leur force de travail et leur bonne volonté à des secteurs essentiels.

Nous sommes tous et toutes concernés par cette crise sans précédent mais certains d’entre nous le sont plus que d’autres. « Nous voulons simplement plus de respect », s’est exclamée l’une des aides-soignantes en passant devant la foule des journalistes.


Inna Shevchenko. Charlie hebdo. 20/05/2020


  1. Source: EU LFS data.