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En France, comme un peu partout sur terre, des fonds sont aujourd’hui débloqués pour trouver des médicaments ou un vaccin contre le coronavirus.

C’est très bien, et on ne va pas s’en plaindre. Sauf qu’il ne faudrait pas oublier une chose : la recherche scientifique progresse à long terme, et pas seulement au gré de l’actualité et des besoins immédiats.

Il y en a un qui est bien placé pour en parler, c’est Bruno Canard. Ce directeur de recherche au CNRS à Marseille est spécialiste des virus émergents (et notamment des coronavirus). Il n’a pas attendu le Covid-19 pour s’y mettre, vu qu’il travaille sur ces sujets depuis plus d’une vingtaine d’années. Concrètement, cela signifie des jours et des semaines passés à rédiger des dossiers, le plus souvent pour des prunes : «Ces douze dernières années, nous avons présenté une dizaine de projets de recherche sur les virus, et nous n’avons été financés que pour deux d’entre eux. »

Il faut savoir que pour obtenir un financement, les chercheurs doivent présenter leur projet à l’Agence nationale de la recherche (ANR), et rares sont les élus (environ 10% des demandes aboutissent). Dès lors, on comprend que Bruno Canard soit énervé : « Depuis 2016, nous avons présenté quatre fois le même projet de recherche sur la variabilité génétique des coronavirus, sans succès à ce jour. S’il avait été financé, cela aurait été très utile aujourd’hui pour élaborer un antiviral. »

Il y a autre chose qui exaspère encore plus Bruno Canard : cela fait des années qu’il sollicite le financement d’un micro­scope. Là encore, en vain. Car pour étudier les virus, il faut un microscope spécial, qu’on appelle « cryo-microscope », qui permet de refroidir suffisamment les atomes afin de les immobiliser et de mieux les « voir ». Ce genre de microscope vaut 5 à 6 millions d’euros l’unité, et il en existe seulement trois en France. Un équipement dérisoire, déplore Bruno Canard : « La France est sous-équipée à côté de pays comme l’Allemagne ou l’Angleterre, qui disposent de 20 à 25 cryo-microscopes chacun. »

Devant la frilosité des pouvoirs publics, Bruno Canard se contente de demander un cryo-microscope plus modeste, qui permettrait de préparer des échantillons destinés à être ensuite étudiés au moyen de l’un des trois cryo-microscopes français. Mais même pour ça, c’est la dèche. «Nous demandons depuis quatre ans, pour l’ensemble de la Région Paca, un microscope qui coûte 2 millions d’euros, et on nous répond qu’il n’y a pas d’argent. Pendant ce temps-là, des sommes énormes sont perdues à travers le crédit d’impôt recherche. »

Le chercheur fait allusion à cette exonération fiscale octroyée aux entreprises privées en contrepartie d’une promesse de recherches scientifiques. Recherches que lesdites entreprises n’effectuent pas forcément, faute de contrôle : cette manne représente plus de 6 milliards d’euros annuels, qui seraient bien utiles aux chercheurs des établissements publics.

Malgré ces déboires, Bruno Canard n’a jamais lâché.

Cela fait des lustres qu’il alerte les pouvoirs publics sur le risque de pandémie. En 2015, il avait même publié un texte consacré aux «besoins en antiviraux contre les coronavirus ». Malgré ça, les refus de financements se sont inexorablement succédé, et on en fait les frais aujourd’hui : «Pour anticiper le comportement d’un virus que l’on ne connaît pas, il faut des connaissances fon­damentales sur l’ensemble des virus connus. Beaucoup de temps a été perdu, car les pouvoirs publics n’ont pas compris l’importance de financer des recherches en virologie. »

Alors, on a beau jeu de débloquer en urgence de l’argent pour le coronavirus. Mais ça ne suffira pas pour être tiré d’affaire en cas de nouvelle pandémie, si l’on continue de mépriser l’investissement dans la recherche scientifique à long terme.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. 13/05/2020