Étiquettes

Soudain, le fond de l’air est devenu lourd.

Le printemps exhale pourtant son parfum jusque dans les grandes villes où herbes folles, pissenlits et géraniums sauvages ont profité du silence des humains pour surgir des failles du bitume.

Le contraste n’en est que plus frappant. La population mondiale avance désormais masquée, quand elle n’est pas confinée entre quatre murs. Pourquoi? Parce qu’un pangolin, mammifère aussi sauvage qu’inoffensif traqué pour sa chair et ses écailles, s’est retrouvé sur un étal où il n’aurait jamais dû être.

Que des individus l’ont arraché à sa forêt tropicale pour le servir en soupe ou en ragoût. Et qu’auparavant une chauve-souris, animal porteur de coronavirus en tous genres, dérangée dans son habitat naturel par l’exploitation humaine des territoires, l’avait contaminé. Cette hypothèse privilégiée par la communauté scientifique vient donner raison aux écologistes convaincus que si la Terre devient bientôt inhabitable, ce sera la faute de l’Homme.

[…] « L’humain est devenu inadapté à un environnement qu’il a lui-même contribué à créer », déclare la philosophe Corine Pelluchon, surprise de constater combien tombe à pic son ouvrage intitulé Réparons le monde. Humains, animaux, nature, àparaître fin mai mais disponible en version numérique depuis le mois de mars: « Je vous assure que je n’avais pas prévu cette pandémie, sinon je l’aurais dit à tout le monde! Mais il est évident que le Covid-19 pointe notre difficulté à habiter la Terre de manière responsable, nous exposant à des crises sanitaires et écologiques gravissimes. »

Même son de cloche prémonitoire du côté du philosophe Baptiste Morizot. Dans Manières d’être vivant, paru début février, il assure : « C’est notre manière d’habiter qui est en crise. Et notamment par son aveuglement constitutif au fait qu’habiter, c’est toujours cohabiter, parmi d’autres formes de vie ». De fait, le genre humain règne en maître sur le monde animal et végétal. Au pire, la nature est pour lui une ressource à exploiter. Au mieux, un simple décor. Et il s’obstine à ne pas voir que sa survie dépend des autres vivants, à l’image des arbres qui rendent l’atmosphère respirable ou des insectes pollinisateurs qui permettent l’éclosion du printemps. « La crise écologique actuelle, plus qu’une crise des sociétés humaines d’un côté, ou des vivants de l’autre, est une crise de nos relations au vivant », avance-t-il.

Autrement dit, entre nous, sujets pensants et… tout le reste. « Descartes représente l’incarnation suprême d’un dualisme radical entre nature et humanité. Du point de vue cartésien, la nature n’est rien sinon de la matière », relève l’anthropologue australienne Deborah Bird Rose dans Le Rêve du chien sauvage. En séparant l’esprit et le corps, la raison et les émotions, la philosophie occidentale a érigé l’humain au rang de cavalier solitaire dans un décor inerte. Les Lumières en font un être extérieur à la nature, plutôt qu’une partie de celle-ci.

[…]


Marion Rousset. Télérama. (Un court extrait) 20/05/2020