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Cette invention de contingentement parfaitement méconnu du grand public et qui pourtant saigne tous les services publics de la santé au nom d’un équilibre financier… MC

ARS, À la fois flics et banquiers de la santé

ARS : trois lettres dont pas grand monde, avant le Covid-19, ne connaissait l’existence et qui font depuis l’objet d’un bashing, comme le dénoncent certains salariés de ces Agences Régionales de Santé qui, dans la tourmente actuelle, bossent comme des fous mais dans l’ombre. « On ne sait pas communiquer sur ce qu’on fait. Parce qu’on n’en a ni le temps ni les moyens », témoigne une fonctionnaire de l’ARS Grand-Est qui souhaite garder l’anonymat.

Au fait, c’est vrai ça, que font réellement les ARS?

Hôpitaux, cliniques, soins de ville, médico-social… leur champ d’intervention est vaste. Une pollution de l’eau? Ce sont les ARS qui font office de vigies. Il y a péril en la demeure et habitat indigne? Ce sont encore elles.

Officiellement, les ARS « définissent et mettent en oeuvre la politique de santé en Région, au plus près des besoins de la population ». Dans les faits, la deuxième partie de la phrase (« au plus près des besoins de la population ») est juste là pour faire stylé, pour faire comme si la réduction des dépenses ne constituait pas l’alpha et l’oméga de l’action publique.

Hélas, en ces temps pandémiques, ce faux nez a fini par se voir. « Sur le papier, leurs missions sont nobles », confirme Barbara Filhol, aide-soignante en Ehpad et militante syndicale. « Mais, en pratique, l’ARS est à la fois un superflic du ministère de la Santé et le banquier des établissements médico-sociaux », résume, avec le sens de la formule, cette responsable CGT Santé du Val-de-Marne.

Flic parce que les ARS appliquent le doigt sur la couture du pantalon (c’est ce qu’on leur demande) la politique du ministère de la Santé et de Bercy qui, depuis des décennies, dézingue l’hôpital public.

Banquier parce que ce sont elles qui tiennent les cordons de la bourse : l’enveloppe budgétaire issue des cotisations sociales de la Sécurité sociale.

Elles ont ainsi le pouvoir d’ouvrir ou de fermer des services, de transformer des lits de gériatrie en lits SSR (soins de suite et de réadaptation), de donner l’autorisation (ou non) de commander un scanner… « Les ARS sont dans un rôle cornélien », poursuit Barbara Filhol, qui décrit une agence écartelée entre l’austérité budgétaire imposée aux établissements de santé (hôpitaux et Ehpad notamment) et les besoins croissants de la population en matière d’offre de soins.

« Je n’attends plus rien de mon ARS, précise encore la syndicaliste, parce qu’elle prend le problème à l’envers : elle bloque sur le budget, au lieu de considérer les besoins sur le terrain. Dans les Ehpad du Val-de-Marne, il fallait 72 lits médicalisés Alzheimer, la réponse de l’ARS a été un refus la première année, un accord pour 40 lits la deuxième, et pour les 32 autres au bout de trois ans. Pendant ce temps, on travaille sans moyens et sans être écoutés par ces technocrates. »

Enfants de la décentralisation et des politiques budgétaires d’austérité, les ARS ont donc tout ce qu’il faut pour se faire détester. Elles sont cette strate supplémentaire entre les professionnels de santé et leur ministère de tutelle. Lourdeur et bureaucratie leur collent à la peau. « Les discussions au niveau des ARS sont une catastrophe », affirmait début avril à l’AFP le président de la Région Grand-Est, Jean Rottner, en dénonçant « des grosses guerres d’ego » avec les directeurs d’agence « qui règnent en maîtres sur leur territoire ».

Ces directeurs, nommés en Conseil des ministres, vont et viennent au gré des mutations et de leurs ambitions carriéristes.

« Chaque nouveau directeur amène son lot de réorganisation des services internes. C’est autant de temps et d’énergie perdus », explique la fonctionnaire anonyme de l’ARS Grand-Est, faisant référence à la gouvernance du directeur, Christophe Lannelongue, qui, s’il est désormais connu pour sa volonté de continuer à fermer des lits au CHRU de Nancy en pleine crise du Covid-19, l’est moins pour son fabuleux « projet convergence », son « new management » et son charabia technocratique.

Dans le Grand-Est, mais aussi en Nouvelle-Aquitaine, en Île-de-France ou en Région Paca, les ARS sont sous le feu des critiques. La création des grandes Régions a également favorisé une recentralisation et l’éloignement de la prise des décisions.

Les ARS ont été créées pour ça: « réorganiser et rationaliser l’hôpital », loin des pressions locales. Le nez sur la règle budgétaire, on donne plus facilement une réponse aux élus locaux, aux salariés qui bataillent pour conserver leur service d’urgences ou leur maternité, pour avoir des lits ou du personnel. Une réponse qui est presque toujours la même : non.

Depuis la crise, des voix s’élèvent pour demander de tirer un bilan critique des ARS (1), de les réformer en profondeur (2), de les dissoudre purement et simplement(3). Attention à ne pas se tromper de cible, avertit cependant Frédéric Pierru, sociologue, chargé de recherche au CNRS : « Si les ARS sont aujourd’hui sur le devant de la scène, c’est parce qu’il a fallu trouver des fusibles […]. Cherchons les responsabilités à Bercy, à la présidence et à Matignon (4). » Délaisser le vassal pour demander des comptes aux vrais saigneurs de la santé publique.


Natacha Devanda. Charlie hebdo. 13/05/2020.


  1. Henri Bergeron, directeur de recherche au CNRS, cité par l’AFP
  2. François Honorat, président du Syndicat des anesthésistes libéraux, cité par l’AFP.
  3. Tribune signée du Collectif des 39, collectifpsychiatrie.fr
  4. Sur egora.fr, site Internet du groupe Global Média Santé. Frédéric Pierru est coauteur du livre La Casse du siècle. À propos des réformes de l’hôpital public (éd. Raisons d’agir).