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La crise sanitaire se révèle être une expérience politique inédite. De larges pans de la société se sont mis en mouvement : auto-organisation, solidarités et initiatives multiples. Cette réappropriation d’enjeux très politiques déborde les acteurs institutionnels et les forces classiques.

 […] Les deux mois de confinement ont profondément bouleversé notre rapport au travail, à la consommation, aux managers, aux lois d’airain des hiérarchies d’entreprise, de leurs stratégies, des logiques d’actionnaires.

Ces deux mois ont mis à bas des dogmes économiques qu’il était « irresponsable » […] d’interroger : la réduction ininterrompue du périmètre des services publics, une fiscalité qui alimente les inégalités, l’impératif de la croissance, un pays organisé autour et pour les grandes métropoles urbaines, l’obsession des déficits des finances publiques et de la dette.

Le pouvoir central est déliquescent, affrontant une défiance, voire un rejet, sans précédent – plus fort que partout ailleurs en Europe. Sa sous-estimation des premiers mois de l’épidémie, son impréparation, les postures guerrières d’un chef de l’État à l’épée de bois, les mensonges et les discours infantilisants : tout le monde ou presque l’a compris et le considère comme acquis.

Qui oserait aujourd’hui encore soutenir que « le budget de l’État, c’est comme le budget d’une famille » ? Or, cette ritournelle, nous l’entendons depuis des années à droite (François Fillon), au centre (François Bayrou), chez Emmanuel Macron (« pas d’argent magique »), sans oublier quelques notables socialistes…

Enfin, ces deux mois ont bouleversé nos représentations des hiérarchies sociales. Nous avons redécouvert cette phrase trop ignorée de l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Et nous interrogeons ou nous dénonçons l’utilité sociale des « premiers de cordée », quand ceux qui se sont retrouvés premiers de corvée n’étaient que des « riens » invisibles et ignorés de nos pouvoirs.

C’est ainsi une révolution à bas bruit qui s’est engagée dans les appartements et maisons confinées.

Chacune et chacun, contraint à l’arrêt ou à poursuivre le travail dans des configurations exceptionnelles, s’est forcément interrogé sur son rapport aux autres, à la société, au collectif. Elle ou il a inévitablement débattu de notre mode de vie, de notre système social, de notre fonctionnement politique. Chacune et chacun a également tenté d’évaluer l’ampleur des violences et des souffrances sociales provoquées par le confinement et que les mois à venir amplifieront avec le « tsunami social » qui s’annonce.

Voici l’inédit : l’économie a été mise sur la touche « pause » ; mais jamais sans doute, la société française n’a été engagée dans un débat aussi profond et dans des dynamiques aussi diverses. Nul besoin pour cela de tracer les contours d’hypothétiques horizons enchantés des jours d’après. Dès le confinement, puis pour en préparer la sortie comme pour vivre nos nouvelles libertés encadrées, de larges pans de la société se sont mis en marche. Et ils se livrent à un feu d’artifice d’initiatives et d’actions.

Les personnels soignants ont réussi les premiers la démonstration. Face à l’impéritie gouvernementale, ils ont, établissement par établissement, réinventé l’hôpital, doublé les lits de réanimation, réorganisé les services et les fonctions, mis en place des réseaux de coopération. Beaucoup disent avoir retrouvé « le sens de leur métier », la puissance des collectifs, le plaisir de l’auto-organisation, la liberté d’initiative et de la responsabilité qui l’accompagnent.

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Ce qui vaut pour la fonction publique, tant décriée et placée depuis des années à la diète salariale, se retrouve également dans le secteur privé. Dans bon nombre d’entreprises, des groupes de salariés ont pris en main l’organisation de la reprise du travail et des conditions sanitaires nécessaires.

Amazon a été contraint de fermer ses entrepôts. Renault-Sandouville a été condamné le 7 mai, après saisie de la CGT, une ordonnance de référé lui ordonnant de suspendre la production en attendant la mise en place de nouveaux dispositifs sanitaires. Commentant cette décision, un large collectif de personnalités syndicales, politiques et intellectuelles appellent « à la mobilisation citoyenne, syndicale, associative, politique » pour repenser les conditions de travail et garantir la sécurité.

[…] … loin du ministère, des groupements paysans se sont réorganisés en accéléré, ont inventé de nouveaux modes de commercialisation, multiplié les circuits courts.

Et il reste enfin la mobilisation du monde associatif sur des valeurs de solidarité, de partage et d’entraide. D’innombrables initiatives ont été prises […]

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Toutes ces dynamiques à l’œuvre pourraient paraître classiques. Une société se mobilise face à une crise exceptionnelle, quoi de plus normal ? Mais chacun sent bien que ce qui se joue en ce moment est tout autre. […]


François Bonnet. Médiapart. Titre original : « Les mutations très politiques de la société française ». Source (extrait)