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Sur le papier, il était presque trop parfait, Martin Hirsch. Normalien, diplômé de neurobiologie, énarque (promotion Jean-Monnet), ancien directeur de la Pharmacie centrale des hôpitaux de Paris… et surtout, surtout, Hirsch a présidé Emmaüs de 1995 à 2002.

Un homme « social», l’inventeur du revenu de solidarité active (RSA), l’ex-haut-commissaire à la Jeunesse, l’ex-membre de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité… N’en jetez plus!

Mais Martin Hirsch, c’est avant tout un haut fonctionnaire, rompu au Conseil d’État et aux cabinets ministériels de Bernard Kouchner et de Martine Aubry, fréquentés jeune. Donc, pour Hirsch, un hôpital, ce sont des chiffres, des lignes de coûts. Alors il coupe. Quoi? Tout ce qu’il peut. Exemple. Les personnels accumulent des journées de RTT qui, parce qu’elles sont impossibles à récupérer, sont finalement payées par l’AP-HP.

Les détails de l’affaire sont complexes, alors allons droit au but : en réduisant de quelques minutes le temps de travail quotidien (officiel) des soignants, Hirsch voulait économiser 20 millions d’euros.

Les personnels n’en veulent pas, ils multiplient pendant des mois les journées d’action, les grèves, les protestations. Hirsch ne les reçoit pas, mais leur fait savoir que « si on ne le fait pas, le risque est de devoir supprimer des emplois ». Pourtant, même Bernard Debré l’admet : « Il a dit aux gens qu’ils allaient travailler six minutes de moins. […] Vous imaginez que les infirmières travaillent ainsi, qu’elles sont à dix minutes près (1) ? » Et s’il n’y avait que Hirsch… Pour le Pr Loïc Capron, ancien président de la Commission médicale d’établissement de l’AP-HP, « le dialogue social n’est pas notre métier. On est là pour soigner les gens (2) ».

Heureusement, la CFDT, bonne fille comme toujours, a signé l’accord, qui a fait perdre plusieurs jours de repos par an aux soignants. Mais bon, à l’hôpital, il y a toujours un lit pour piquer un petit roupillon, non? Des lits, justement, il y en a trop, ça le rend dingue, Martin. Invité sur France Inter en octobre 2017, il dénonce ces « 25 % de patients qui dorment à l’hôpital alors qu’ils pourraient dormir chez eux ».

Sa solution? Traverser la rue avec ses perfusions pour aller dormir en face, à l’hôtel. Car une nuit à l’hôpital coûte entre 600 et 6.000 euros à la Sécu. Hirsch insiste : « Ce sont vos cotisations sociales ! » Alors qu’une nuit d’hôtel, c’est « 60, 100, 120 euros » pour Hirsch, qui ne paie jamais et ne connaît donc pas les prix. Tout fier, il annonce que, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), l’hôpital Grand Paris-Nord, qui doit remplacer les deux hôpitaux Bichat et Beaujon, aura « un tiers de lits en moins, et pourtant il recevra plus de malades que les deux hôpitaux qu’il remplace ! ». Magique, non?

Malheureusement, cette saloperie de Covid est venue rappeler à Hirsch que les hôpitaux servaient aussi à soigner les gens. Il est alors allé nous tirer des larmes sur BFMTV (3) : « Le 31 mars et le 1er avril, ce sont des moments très durs pour tout le monde. […] Vers 1 heure du matin, on m’appelle et on me dit: « Nous avons un patient, il est dans un camion, on ne sait pas où le mettre… » » Ben, à l’hôtel, Martin !

En mai 2014, un émir du Golfe réquisitionne tout un étage de l’hôpital Ambroise-Paré, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Installation de douchettes, joli mobilier, gros malaise. Pour Hirsch, c’est tout bénef, puisque ces malades étrangers « paient 30 % plus cher (4) ». Il a les yeux ronds comme des soucoupes devant les pépètes promises : 8 millions d’euros chaque année !

Seul petit souci : les émirs et autres stars du foot partent guéris, mais sans payer leur solde. Résultat : un trou dans la caisse de plusieurs dizaines de millions d’euros pour l’AP-HP (5). Comme le dit Hirsch, « c’est difficile, ce qui se passe à l’hôpital. La situation est vraiment dure pour beaucoup de celles et ceux qui y travaillent». On est d’accord. Raison de plus pour ne pas brutaliser ceux qui nous soignent avec des raisonnements comptables à la noix. Surtout quand on ne sait même pas compter.


  1. «35 heures à l’hôpital : la « méthode Hirsch » à l’épreuve de la grève de l’AP-HP » (Le Monde, 18 juin 2015).
  2. «Nouvelle journée de grève à l’AP-HP » (Le Monde, 10 juin2015).
  3. L’interview hypocrite et gênante de Martin Hirsch sur BFMTV » (YouTube, 22 avril 2020).
  4. «Soins aux émirs : Martin Hirsch « assume »» (JDD, 18 mai 2014).
  5. «La dette étrangère s’élève à 90 millions d’euros » (JDD, 8 décembre 2012).

Hirsch ; scandaleuse distinction ! …

Le 17 décembre 2015, le Pr Jean-Louis Mégnien, cardiologue à l’hôpital européen Georges-Pompidou, à Paris, se défenestre. Il est retrouvé mort sept étages plus bas. En janvier 2014, il avait adressé un e-mail à la médiatrice chargée de résoudre le conflit qui l’opposait à un autre praticien : « Je craque. Je n’en peux plus! […] Mais que dois-je faire demain, m’occuper de mes patients, contacter mon avocat ou me jeter par la fenêtre? »

Face à ses appels répétés et aux nombreux témoignages, la direction lui avait proposé pour toute solution… un déménagement à un autre étage de l’hôpital.

En 2017, Martin Hirsch tiendra à « rendre hommage » à Anne Costa, directrice de l’hôpital Georges-Pompidou au moment des faits, victime, selon lui, « d’attaques infondées ». Il la mutera tout de même, afin qu’elle « ne reste pas une cible vivante ».

Le rapport de l’inspection du travail mettra directement en cause la responsabilité d’Anne Costa, concluant à un « homicide involontaire » et demandant l’ouverture d’une enquête pour harcèlement moral.


Jacques Littauer. Charlie Hebdo – 13/05/2020