Étiquettes

Certes les infos, recommandations, aides, assistances sur le covid-19 sont (ou ont été) nécessaires, mais doivent ils phagocyter d’autres services publics ? La vie « courante » n’est pas « QUE » l’épidémie. MC

De plus en plus de violences sur les enfants

Les cloisons de l’appartement marseillais de Géraldine sont fines comme les voiles qui se balancent dans le Vieux-Port un peu plus bas. Elle a l’habitude, plusieurs soirs par semaine, d’entendre sa voisine réprimander sa fille de 4 ans, haussant la voix jusqu’à la faire pleurer.

Elle a souvent hésité à appeler le 119, le numéro national pour l’enfance en danger, ne sachant s’il s’agissait de maltraitance. Mais quand elle a entendu, un mercredi après-midi confiné où elle est d’ordinaire à son travail, le bruit sans équivoque d’une série de gifles, Géraldine a franchi le pas. « C’était comme trois coups de fouet qui m’ont figée sur ma chaise. »

Lorsque la jeune femme a composé le 119, une personne du standard l’a informée que tous les écoutants étaient en ligne et l’a invitée à rappeler. Ce qu’elle a fait à quatre reprises. Sans plus de succès. Depuis longtemps, le Service national d’accueil téléphonique de l’enfance en danger dit être en sous-effectif. En temps normal, le 119, service ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 et financé à parité par l’État et les départements, reçoit 740 appels par jour en moyenne.

Une quarantaine d’écoutants professionnels à temps partiel (psychologues, assistants sociaux, éducateurs spécialisés) se relaient, mais jamais plus de six ne travaillent en même temps. Avec le confinement, le nombre d’appels a explosé… tandis que celui des écoutants s’est réduit.

Entre les arrêts maladie et les enfants à garder, l’équipe s’est retrouvée à moins de trente personnes les premières semaines. « D’anciens écoutants sont venus renforcer les troupes et nous sommes désormais trente-cinq à trente-huit, confie une écoutante. L’association L’Enfant bleu a été mise à contribution pour prendre certains appels, et La Voix de l’enfant [fédération de 8o associations, ndlr] nous a même fait don de quarante ordinateurs pour que chacun puisse travailler chez soi. Des associations qui viennent en aide aux services de l’État, ça en dit long sur la situation de l’aide à l’enfance ! »

Durant les trois premières semaines de confinement, le téléphone n’a pas davantage sonné que d’habitude. Mais les campagnes de communication et de sensibilisation du gouvernement, de l’Unicef et du collectif féministe #Nous-Toutes ont, semble-t-il, permis une prise de conscience qui a accompagné la prévisible hausse des violences.

Sur la semaine du 13 au 19 avril (toujours plus chargée à cause des vacances scolaires), le nombre d’appels a bondi de 89 % par rapport à la même période en 2019. Le 119 a reçu 14.531 appels, soit plus de 2000 par jour. « D’ordinaire, l’accueil invite déjà trois personnes sur quatre à rappeler, poursuit l’écoutante du 119. Je tremble en pensant au nombre d’appels que l’on ne peut prendre en ce moment. »

En cas de danger imminent, le « 119 » contacte les services de première urgence. Lorsqu’il évalue un risque, un compte rendu est transmis à la Cellule départementale de recueil des informations préoccupantes (Crip) du département concerné, qui va étudier la situation et mobiliser les services compétents. Sauf que voilà : « Certains départements ont fermé leur cellule », assure, en colère, Lyes Louffok.

Cet ancien enfant placé, victime de violences, est aujourd’hui membre du Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE), chargé d’évaluer les politiques publiques et de conseiller le gouvernement. « J’ai demandé un état des lieux des ouvertures des cellules départementales… je l’attends toujours. »

D’autres travailleurs sociaux confirment la fermeture de plusieurs Crip en début de confinement, notamment en Île-de-France, où les services saturent depuis plusieurs années. En Seine-Saint-Denis, le temps moyen entre le premier signalement de la Crip et le début d’une intervention éducative à domicile est de trois ans. Sollicité, le bureau du secrétaire d’État chargé de la Protection de l’enfance, Adrien Taquet, nous répond : « D’après nos informations, il n’y a à proprement parler aucune fermeture de Crip actuellement ». Mais « l’organisation a pu être aménagée selon les départements ».

Les violences, pendant ce temps, ne s’arrêtent pas. Au contraire. En moyenne en France, 200 mineurs sont chaque jour victimes de violences physiques, sexuelles et psycholo­giques. Un enfant est violé toutes les heures et un à deux meurent chaque semaine sous les coups de leurs parents. Comment ne pas imaginer que le confinement fasse doubler, tripler ou plus encore ces chiffres déjà insupportables ? […]

Le secteur n’étant pas reconnu comme prioritaire, la plupart de ces travailleurs attendent encore blouses, gants et masques pour pouvoir reprendre leurs visites à domicile, dont plus de la moitié sont toujours suspendues.

Dans les foyers de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), les droits de visite ont aussi été interrompus, laissant les éducateurs seuls en charge. Le manque de soutien de l’État pousse même parfois à prendre des décisions qui placent certains mineurs en danger. […]


Romain Jeanticou. Télérama. (extrait d’article) 13/05/2020