Étiquettes

Voilà une opinion comme une autre une nouvelle fois basée sur l’écologie et la façon dont il faudrait vivre. Elle est peut paraitre un peu absconse mais rentre bien dans la mentalité populaire actuelle suite au confinement récent.

Notons que dans l’article de Alessandro Pignocchi, est laissé de coté tous les problèmes hors l’écologie, salariat, rapports sociétaux, etc. MC


Rompre avec la conception moderne du progrès et de l’émancipation qui consistait en la coupure (impossible) de ces liens. Il fallait se détacher de toutes nos dépendances à la Terre, s’en « libérer », pour planer dans une sphère purement humaine en lévitation au-dessus du sol, et qui n’entretiendrait avec lui qu’une relation minimale de pur utilitarisme : plantes, animaux, écosystèmes et milieux de vie sont collectivement rejetés dans les catégories silencieuses de la «nature», des «ressources» et de « l’environnement ».

Sauf que, premier problème, ces catégories ont cessé d’être silencieuses. Via la crise écologique, elles pénètrent de toutes parts le vaisseau des affaires humaines, laissant prévoir un atterrissage forcé plus ou moins catastrophique.

Second problème, de plus en plus de voix s’élèvent pour critiquer, indépendamment de son impossibilité physique, cette conception artificielle du progrès.

Le monde pourrait bien être nettement plus juste, riche et agréable à habiter si l’on prêtait correctement attention aux interdépendances de toutes sortes qui nous lient à la Terre et à ses habitants. La crise du Covid-19 avance la date de l’atterrissage forcé. Si on le prépare correctement, elle pourrait aussi le rendre moins catastrophique. La difficulté est alors de savoir « où atterrir », car il existe au moins deux pistes bien distinctes. Sans bien sûr épuiser l’espace des possibles, leur description, en regard de l’option du plein vol, aide à cartographier et à organiser la pensée.

Ces deux pistes, malgré quelques similarités de surface, n’ont rigoureusement rien de commun.

La première rappelle la piste sur laquelle une partie de l’Europe a atterri dans les années 30. Les liens à la Terre qui y sont mis en avant glorifient la patrie, la tradition, le sang et les ancêtres ; ce sont des liens qui visent à exclure beaucoup plus qu’à inclure.

Aujourd’hui, ces liens ressortent en se teintant à l’occasion de nuances vertes. Ce sont eux qui seront sans doute au cœur de la campagne du Rassemblement national pour 2022. Paradoxalement, ces liens à la Terre sont compatibles avec une large part de l’utilitarisme économique, ce qui les rend particulièrement dangereux, puisqu’ils autorisent des alliances entre leurs tenants et les «globalisateurs» (c’est-à-dire, en somme, ceux qui veulent continuer à voler quelques années de plus), comme le montrent les politiques de Trump ou de Bolsonaro.

A l’opposé, sur l’autre piste d’atterrissage, les liens à la Terre sont inclusifs. Chacun peut se les approprier par la pratique des communs, par une attention collective au territoire et aux interdépendances entre les formes de vie qui y cohabitent. Le collectif est étendu bien au-delà de l’humain pour inclure les plantes, les animaux et les milieux de vie, qui intègrent ainsi le registre du social et du politique.

Sans les anthropomorphiser ni les sacraliser, on apprend à prêter des « égards ajustés » à nos relations à eux, à leurs intérêts, leur point de vue et leur manière propre d’habiter une Terre commune (2).

Comme le souligne Latour, ce sont des liens de ce type qui se tissent et s’inventent en ce moment sur les ZAD, en particulier dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes. C’est aussi cette forme d’attachement, en pleine reconfiguration forcée, qui mêle les Indiens achuar à leurs terres amazoniennes (3) ou les Gwich’in à leurs forêts subarctiques (4).

Rigoureusement incompatibles avec les logiques d’un monde économisé, où chaque être est transformé en objet interchangeable, ces liens n’émergent que si l’on parvient à desserrer l’étau du jeu économique, des impératifs de productivité et de profit. C’est là que la mise à l’arrêt de l’économie par le Covid-19 permet de préparer un atterrissage plus en douceur que ce qu’il aurait pu être : c’est l’occasion de constater l’absurdité de pans entiers de l’économie et d’affirmer collectivement que nous n’avons aucune envie de les voir redémarrer (5).

A leur place, dans les immenses espaces que leur disparition libère, travaillons cette attention particulière qui colore de toutes les nuances de la vie sociale, lorsque celle-ci échappe à l’utilitarisme économique, nos relations aux territoires et à leurs habitants, humains et non humains.


Lu dans Libération – « Alessandro Pignocchi Atterrissage forcé… mais où ? ». Source (Extrait)


  1. « Abondance et liberté », de Pierre Charbonnier, La Découverte (2020).
  2. « Manières d’être vivant», de Baptiste Morizot, Actes Sud (2020).
  3. « Les Lances du crépuscule », de Philippe Descola, Terre humaine, (2006).
  4. « Les Ames sauvages ». Face à l’Occident la résistance d’un peuple d’Alaska, de Nastassja Martin, La Découverte (2016).
  5. « Coronavirus, un saut de l’ange existentiel et politique », de Quentin Hardy, revue en ligne Terrestres (31 mars 2020). Alessandro Pignocchi, auteur de BD : la Recomposition des mondes (Seuil), Mythopoïèse (Steinkis). Blog : puntish.blogspot.com Alessandro Pignocchi auteur de BD, ancien chercheur en sciences cognitives et philosophie