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S’il vous plaît, pendant la lecture évitez de rire …

Pour commencer, Rose-Marie Van Lerberghe. On est contraint d’élaguer, car elle a tout fait. Inspectrice de l’Igas (Inspection générale des affaires sociales), elle est conseillère ministérielle dès 1979, puis haute fonctionnaire en ministère. En 1986, elle devient la patronne de deux filiales de Danone. En 1996, elle redevient haute fonctionnaire. En 2000, elle est directrice générale d’un groupe de 850 salariés. Et en 2002, directrice générale de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, 93.000 salariés. Elle y lance un vaste plan d’économies appelé « plan équilibre » et déclare : « J’ai, comme Hegel, une conception positive du conflit. » En 2006, elle est nommée présidente du groupe Korian (nos chers Ehpad qui compte 50.000 salariés et aujourd’hui quelques milliers de morts du coronavirus). Elle est au conseil d’administration de Bouygues, d’Air France, mais aussi de l’Institut Pasteur. Imbattable.

La première ministre de la Santé à accrocher au tableau s’appelle Michèle Barzach, en poste de 1986 à 1988. Signalons sans insister sa contribution à la catastrophe de Tchernobyl. Le 16 mai 1986, vingt jours après l’explosion, elle déclare ès qualités : « La Santé n’est aucunement menacée par les conséquences de cet accident. Les activités courantes peuvent donc être poursuivies sans précautions particulières. » Mais passons, car nous la retrouverons plus loin.

Autre étincelante : Élisabeth Hubert, ministre de la Santé d’Alain Juppé en 1995. Avec elle, les choses ne traînent pas. Dès 1997, elle est directrice générale du groupe Fournier, alors qua­trième laboratoire pharmaceutique français. Elle est en même temps administratrice du lobby Leem, pour Les Entreprises du médicament.

Autre ministre de la Santé entre mai 2007 et novembre 2010, Roselyne Bachelot. Le franc sourire des grandes gueules. La grandiose qui tient sa revanche contre tous, onze ans après la pandémie de grippe H1N1 de 2009. À l’époque, elle avait fait commander 94 millions de vaccins et pour 195 millions d’euros de masques, disparus depuis. Tout le monde ou presque lui était tombé sur le râble, d’autant que le virus n’avait provoqué « que » 323 morts en France.

Il est certain que personne ne pouvait prévoir, mais il faut ajouter que Roselyne a travaillé pendant douze ans au service de deux labos pharmaceutiques, ICI Pharma et Soguipharm. Fin octobre 2009, quand les critiques commencent à déferler, elle se sent obligée de déclarer : « Il n’y a pas eu d’opacité dans la décision. Je n’ai pas derrière mon épaule un gourou à la solde des labos. » En mars 2010, contrainte de déposer devant une commission d’enquête sénatoriale, elle a ce mot d’anthologie : « Ce n’est pas parce qu’un expert va travailler pour un laboratoire que son expertise n’est pas valable ou qu’elle est orientée ».

La suite est une question qui tue : l’OMS et des gouvernements comme le nôtre ont-ils été trompés sur la gravité du virus? Le 3 juin 2010, le réputé British Medical Journal (BMJ) publie un édito foudroyant, qui dénonce de pesants conflits d’intérêts entre des comités décisionnaires de l’OMS et les grands labos pharmaceutiques. Le texte s’appuie sur différentes enquêtes, dont celle de Deborah Cohen et Philip Carter. En résumé express, des experts de l’OMS, en charge du H1N1, mangent dans la main des grands labos. Hum.

Dans un autre domaine, Roselyne aura fait la preuve qu’elle prend à coeur les intérêts de l’industrie. Dès 2008, le Canada interdit le bisphénol A, composant plastique très toxique (il est reprotoxique et perturbateur endocrinien), dans la fabrication des biberons. Le député socialo Bapt veut la même chose en France, s’appuyant sur des centaines d’études. Mais en juin 2009, Bachelot ricane et déclare à l’Assemblée nationale : « Quelques pays, dont le Canada, ont interdit cette substance dans les biberons, non pas à la suite d’études scientifiques mais sous la pression de l’opinion publique et d’un certain nombre d’associations. » Ô visionnaire. Le bisphénol A ne sera interdit définitivement en France qu’au 1er juillet 2015. Combien de malades? On ne le saura jamais.

Qui prend la suite de Roselyne Bachelot? Nora Berra, de novembre 2010 à mai 2012. Elle est médecin. Enfin, une sorte de médecin, car elle a travaillé pendant dix ans, de 1999 à 2009, pour trois grands laboratoires pharmaceutiques successifs. Dans l’ordre, Boehringer Ingelheim, Bristol-Myers Squibb et Sanofi Pasteur.

Le cas Marisol Touraine (2012-2017) est tout aussi distrayant. Mais un poil plus complexe.

Un arrêté pris le 26 juin 2012 présente Christophe Lannelongue comme conseiller de Mme Touraine, chargé de l’organisation territoriale des soins. Tout le monde est encore socialo. Lannelongue ne perd pas son temps : ce haut fonctionnaire habitué des cabinets ministériels (il a servi jadis Chevènement) est bombardé en décembre 2012 par Touraine à la tête de l’agence régionale de santé (ARS) de Bourgogne-Franche-Comté. Un fromage de la République. Le 7 décembre 2016, en Conseil des ministres, la même Touraine lui refile PARS du Grand-Est.

Il brille. Le 4 avril 2020, alors que les morts du coronavirus s’empilent dans la région, il déclare que le grand plan pour l’hôpital public de Nancy garde ses objectifs : 598 emplois et 174 lits supprimés. Il est viré. Bien sûr, ce n’est peut-être qu’un mauvais choix. Mais il y a autre chose et, pour bien comprendre, il faut repasser par la case Barzach, déjà évoquée. Quand cette dernière quitte la vie politique, en 1995, elle ne se résout pas à redevenir médecin. Non, l’air du large lui est devenu nécessaire. Elle va donc créer des boîtes privées de conseil à des entreprises de santé (comme les labos) qui n’ont pas vraiment besoin d’elle.

Sauf si elle leur ouvre de nouveaux marchés ? Citons, parmi les petites entreprises qu’elle a créées, C-votre-santé et Michèle Barzach Santé International (MBSI), avec lesquelles elle fait le tour du monde, mêlant étroitement humanitaire (elle a la casquette Médecins du monde) et belles affaires. En effet, depuis 1998, elle est simplement devenue présidente de la Fondation GSK. GSK pour GlaxoSmithKline, géant de l’industrie pharmaceutique mondiale.

Et c’est à ce titre qu’elle s’occupe activement d’un club discret appelé Avenir de la santé, créé par les communicants de GSK. On y retrouve, dans un enchevêtrement savant, élus de la République, responsables administratifs, patrons. Et Mme Marisol Touraine y est entrée en 2009 selon certaines sources, ce qu’elle dément aujourd’hui auprès de Charlie. Le certain, c’est que Mme Touraine a accepté de faire partie d’un comité d’orientation pour des débats organisés par GSK.

Aime-t-elle, comme on l’espère, la vérité?

Du temps qu’elle était ministre, Charlie a fait le siège de son cabinet pendant des mois (Mme Boulos doit s’en souvenir) pour obtenir un entretien sur l’état de l’hôpital. Refus. En janvier 2017, mise en cause sur le même sujet, elle se récrie et jure que, depuis 2012 (date de sa prise de fonction), 2.500 lits ont été ouverts dans nos hôpitaux. Elle oublie qu’elle a lancé en 2014 un énième plan d’économies de 10 milliards d’euros. Plus tard (en 2019), quand la question ne sera plus posée, sa propre administration (la Direction des études et des statistiques du ministère de la Santé) écrira que les hôpitaux ont (encore) perdu 17.500 lits entre 2013 et 2018, lorsqu’elle était en responsabilité. Quant à Agnès Buzyn, ci-devant ex ministre de la Santé, sait-on bien qu’elle a travaillé entre 1998 et 2011 pour trois labos pharmaceutiques différents? Un détail.

Dernier point : le 5 janvier 2015, un groupe de médecins et de parlementaires, menés par la députée européenne Michèle Rivasi, réclame une « opération mains propres », pour en finir avec les conflits d’intérêts dans le domaine de la santé. Rivasi : «Le système est complètement pourri, les laboratoires pharmaceutiques achètent tout le monde. »

Sérieux?


Fabrice Nicolino. Charlie hebdo. 13/05/2020


Quant à Olivier Véran, voir : Lien https://librejugement.org/2020/05/04/o-veran-interroge/