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L’article de Philippe Lançon dans « Charlie Hebdo » paru sur deux semaines à attiré notre attention. En souhaitant qu’il en soit de même pour vous.

Hoffmann, l’auteur des contes, est un as du confinement : héros et victime de sa prodigieuse imagination. Il la suit comme un chat dans la nuit, sautant d’un coeur à l’autre, d’une situation à l’autre, bondissant et rebondissant très vite sur les gouttières et sous la lune, retombant sur ses pattes et laissant le lecteur à son émotion, ses rêves, ses pas perdus, très loin de tout ce qu’une raisonnable petite promenade digestive lui promettait. Il est tellement virtuose, ce félin romantique allemand, que la structure de ses récits paraît naître avec les récits eux-mêmes, au fil de la plume, pour aboutir naturellement, spontanément, au résultat.

Hoffmann est semblable à son personnage du Violon de Crémone, qui décide de faire construire sa maison en commençant par élever les murs sans se soucier ni de portes ni de fenêtres.

Soudain, il fait percer aux ouvriers une fenêtre ici, une autre là, une porte ailleurs, très précisément, selon des intuitions qui ne correspondent à aucun critère connu. Tout le monde se fiche de lui, modérément car il paie bien, jusqu’au jour où, la maison achevée, on s’aperçoit que la fantaisie de son propriétaire a conduit celle-ci à une forme de perfection : «Elle offrait de l’extérieur l’aspect le plus extravagant, car aucune fenêtre ne ressemblait à l’autre. Mais sa disposition intérieure donnait une impression de bien-être extraordinaire. Tous ceux qui pénétraient dans la maison étaient d’accord sur ce point.» C’est ce que j’éprouve en lisant la plupart des contes d’Hoffmann.

En approchant, tout est bizarre. À l’intérieur, c’est le bien-être.

Il n’a plus que quelques mois à vivre lorsqu’il écrit, début 1822, La Fenêtre d’angle de mon cousin. Il vit alors à Berlin, une ville qu’il aime et dont, comme le cousin de cette histoire, il ne peut plus regarder la vie que par la fenêtre. Il a 46 ans, il est fonctionnaire et il écrit ses derniers chefs-d’œuvre, parfois inachevés, souvent satiriques.

Sa façon de ridiculiser la police, la bureaucratie, la cour, provoque une fois de plus la colère de ses supérieurs et lui fait risquer quelque exil dans un trou de l’Empire; mais, cette fois, un exil supérieur l’en préserve : sa maladie.

Souffrant depuis longtemps de troubles nerveux, d’insomnies, de maux intestinaux, il est maintenant atteint d’ataxie locomotrice. Ses jambes, puis ses mains se paralysent. Il souffre.

Le conte commence ainsi : «Mon pauvre cousin est frappé de la même infortune que le célèbre Scarron : à la suite d’une longue et pénible maladie, il a perdu complètement l’usage de ses jambes. Ii est donc obligé, pour se traîner de son lit jusqu’à son fauteuil garni de coussins et de son fauteuil à son lit, d’avoir recours à de solides béquilles et au bras vigoureux d’un invalide grognard qui joue à l’occasion les garde-malades.» «De même que Scarron, mon cousin écrivaille», mais «l’infernal démon de la maladie» a fini par l’empêcher d’écrire les merveilles que son imagination lui dictait; d’où une humeur noire, qui l’a décidé à n’être «visible ni pour moi ni pour qui que ce soit. Le vieil invalide grognard, toujours maussade et bougonnant, monte la garde à sa porte, à la manière d’un chien hargneux», et lui sert sa pitance. Son petit appartement est sous les toits. De la fenêtre, d’angle, il voit la foule du grand marché de la ville. Hoffmann s’est dédoublé. Il est le narrateur qui peut aller et venir, et l’écrivain paralysé.

Un jour, celui-ci décide de recevoir de nouveau son cousin.

La vision quotidienne du grand marché a fini par lui redonner de la joie. Il installe son invité sur un tabouret derrière la fenêtre et lui demande de décrire ce qu’il voit. «On ne voyait plus la place, écrit le narrateur, mais seulement une cohue si dense qu’une pomme jetée là n’eût jamais pu, semblait-il, arriver jusqu’à terre. Les couleurs les plus variées resplendissaient au soleil en taches minuscules; on eût dit un grand champ de tulipes ondoyant au vent, et je dus m’avouer que cette vue, si charmante fût-elle, ne laissait pas, à la longue, de fatiguer et risquait même de provoquer, chez des êtres sensibles, une sorte de vertige assez semblable au délire, d’ailleurs fort agréable, que l’on éprouve à l’approche d’un rêve.»

«Hélas! Hélas! s’exclame l’autre. Je vois bien maintenant qu’il n’y a pas en toi la moindre étincelle de talent littéraire!»

Le cousin lui dit : « Il te manque un oeil, un oeil qui sache voir. Ce marché ne t’offre qu’une mosaïque étourdissante, d’une foule agitée sans raison. Oh! Oh! Mon ami; il en va, figure-toi, tout autrement de moi! J’y vois se dérouler, comme sur une scène de théâtre, les multiples épisodes de la vie bourgeoise, et mon esprit ébauche esquisse sur esquisse, avec une hardiesse de trait assez remarquable. Allons, cousin! Je voudrais essayer de t’amener au moins à saisir cet abc de l’art! »

Le conte devient alors un dialogue. Le cousin demande à son invité de décrire ce qu’il voit. Tel Georges Perec, place Saint-Sulpice, dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, le narrateur décrit donc, dans le moindre détail; mais, à la demande du cousin, il va plus loin que Perec, ou, plus exactement, il va dans une direction différente : psychologique, sociale, affective.

Il doit basculer de l’objectivité dans la subjectivité, et imaginer, guidé par son cousin, ce que vivent les personnes qu’il a décrites.

Voici par exemple « un grand jeune homme élancé, en courte redingote jaune à collet noir et boutons d’acier. Il porte une petite casquette rouge brodée d’argent sous laquelle passent de belles boucles noires, presque trop touffues. La petite moustache noire rehausse à merveille l’expression de ce visage pâle aux beaux traits énergiques. Il porte une serviette sous le bras; c’est sans aucun doute un étudiant qui se disposait à se rendre à son cours; mais, cloué au sol, les yeux fixés sur le marché, il semble oublier ce cours et tout ce qui l’entoure.»

La minutie et l’intensité de la description, de toutes celles qui précédent et qui suivent, leur enchaînement presque démonstratif, donnent au conte un aspect expérimental, tout en provoquant une émotion particulière : c’est la vie même que Hoffmann, lui-même paralysé et bientôt mourant, convoque sous nos yeux, avec un soin de dentellière et dans un survol de rapace; la vie qui est en train de lui échapper. Le cousin semble d’accord avec l’interprétation du narrateur et affirme que l’étudiant ne pense qu’à une «petite comédienne» précédemment décrite (est-elle vraiment comédienne?

Elle l’est dans l’imagination de nos deux détectives confinés, se livrant aux joies immobiles du panoptique et de la fiction). Mais cette romance possible ennuie vite le narrateur (et le lecteur, se dit peut-être Hoffmann). Son regard tombe alors sur une marchande de fleurs, mais le cousin l’arrête : « Je n’aime pas regarder du côté de ces fleurs, cher cousin, et je vais t’en expliquer la raison.»La fleuriste, « dès que son commerce lui laisse un instant de loisir, lit avec passion des livres ». Or « une fleuriste aimant la lecture est, pour un écrivain, un spectacle passionnant ».

Toute la fantaisie et la délicatesse de Hoffmann sont dans cette phrase.

Un jour, du temps qu’il pouvait encore écrire et marcher, le cousin s’arrête pour voir ce qu’elle lit. Il pressent que c’est l’une de ses œuvres. C’est bien le cas, il en frémit de vanité, et ne résiste pas à La tentation de le dire à la fleuriste : « Elle me regarda sans mot dire, bouche bée et les yeux écarquillés.»

Il commence par croire qu’elle est saisie d’admiration ou d’effroi devant le grand homme, jusqu’au moment où il comprend, honteux, que « cette jeune fille n’avait jamais pensé que les livres qu’elle lisait avaient dû d’abord être inventés. La notion d’écrivain, de poète, lui était parfaitement étrangère et je suis persuadé que, si je l’avais questionnée davantage, j’aurais vu apparaître chez elle la pieuse et naïve croyance que le bon Dieu faisait pousser les livres, comme il fait des champignons ». Ou des fleurs.