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Sans doute, encore une de philosophie de vie scabreuse …

La chose est connue : les chômeurs se suicident plus que le reste de la population. Car le travail, c’est des discussions autour de la machine à café, de joyeuses prises de tête avec les clients, l’haleine fraîche du patron qui vous engueule…

Bref, le travail, c’est la santé!

Eh non. Tout au contraire.

Car moins de croissance, c’est moins de gens qui se tuent sur la route pour se rendre à l’usine, moins d’ouvriers écrasés par une presse, moins d’infarctus de traders, moins d’ouvrières qui chopent le cancer… Donc, le travail, c’est plutôt la maladie. Le stress, les accidents et les pathologies liées au travail causent beaucoup plus de morts que les suicides de chômeurs, heureusement très peu nombreux. Et la personne qui explique cela est Pierre Cahuc, prof à Sciences Po, ayatollah du marché, obligé de l’écrire : oui, « la récession sauve des vies » (Les Échos, 2 avril).

Pourtant, ma détestable profession a pour habitude de calculer le coût d’une vie humaine. Et ces calculs sont même uti­lisés par les décideurs publics pour savoir s’il est «rentable », par exemple, de limiter la vitesse à 80 km/h sur les routes. Et on sait que certains, aux États-Unis notamment, nous expliquent que «la récession fera plus de morts que le virus ».

Alors, juste pour le fun, allons-y : est-ce le cas ? Pour le savoir, suivons Daniel S. Hamermesh, professeur d’économie à l’université Royal Holloway, à Londres (1).

Premier temps : selon les économistes, 200 emplois sont per­dus à cause des fermetures d’entreprises et de commerces pour chaque vie sauvée. Pour tout Donald Trump normalement constitué, 200 emplois pour sauver un seul vieillard, c’est « inacceptable ».

Deuxième temps : relevons que tout décès est définitif, alors que la plupart des emplois repousseront après la crise.

De ce fait, 200 emplois perdus pendant, mettons, six mois, c’est, vu le niveau du salaire moyen aux États-Unis (40 000 dollars par an), 4 millions de dollars (2). Or les économistes estiment, à partir des richesses produites par une personne durant toute sa vie, que, aux États-Unis, une vie vaut 10 millions de dollars(3). Quatre millions, c’est moins que 10 millions. Le constat est clair : il ne faut pas déconfiner.

Troisième temps : oui mais, relève Donald, celles et ceux qui tombent comme des mouches sont les personnes âgées, les pauvres et les minorités. Des gens à la retraite, ou qui ont des boulots mal payés. Donc leur vie vaut moins, n’est-ce pas ? Hamermesh, lui, répond avec une classe toute britannique : « même pour un économiste, [raisonner comme] cela serait extrêmement vulgaire ».

D’où le dernier temps : la plupart de ceux qui appellent à rapidement rouvrir les économies font partie des catégories les plus aisées dans la société, qui risquent moins que les autres la contamination. Conclusion de Daniel Hamermesh : « Il me paraît peu moral de défendre les gains [le déconfinement] de quelqu’un alors que d’autres en supportent le coût. »

Et c’est un économiste, un vrai, un pur, un dur qui vous le dit. Alors, quand j’entends François Villeroy de Galhau, PDG de la Banque de France, nous expliquer, dès le 18 avril dernier, que le déconfinement serait «une bonne nouvelle […] pour le vivre-ensemble de notre pays », je me dis que Donald n’est pas le seul à être vulgaire.


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 06/05/2020


  1. «Sacrifier des vies pour sauver des emplois » (blog Annotations, 18 avril 2020).
  2. Une personne au chômage pendant six mois perd 20000 dollars, ce qui, multiplié par 200, donne 4 millions de dollars.
  3. Le montant varie selon les pays. Voir «Pourquoi une vie vaut 3 millions d’euros (en France) ?» (Libération, 2 septembre 2016).