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Bonne dégustation (Ironie bien sur).

(RISS) – C’était en Namibie, lors d’un reportage pour « Charlie ». Je circulais avec des vétérinaires français qui étudiaient des cas de rage, fréquents dans cette partie du nord du pays, proche de la frontière angolaise.

Un des types qui nous accompagnait était un jeune Namibien d’une vingtaine d’années.

Vers midi, nous fîmes une pause dans une gargote en bord de route afin de nous restaurer. Curieusement, le jeune Namibien ne commanda rien à manger. Il n’avait pas faim, affirmait-il. Nous en fûmes surpris et n’insistâmes pas.

Au bout d’un moment, alors que nous décortiquions quelques morceaux de poulet huileux, chauffés par le soleil depuis des heures derrière un étal, nous comprîmes la véritable raison de son refus de partager avec nous ce repas. Il n’avait pas de quoi payer. Et il avait faim.

Sa fierté lui interdisait de quémander, alors il nous regardait avaler nos portions en faisant semblant d’être au-dessus de ces contingences matérielles.

Finalement, devant notre insistance, il accepta qu’on lui offre un repas.

Quand l’affamé n’a rien à offrir à son estomac qui se tord de désir, il ne lui reste que sa dignité à nourrir.

Ce jour-là, j’ai compris ce que c’était, la faim. Il n’est pas nécessaire d’attendre son stade ultime, qui gonfle comme un ballon le ventre de milliers d’enfants pendant les grandes famines que les caméras de télévision du monde entier affectionnent car elles permettent ainsi à leur public de visualiser la faim. À cet instant, il est déjà trop tard.

Les millions de personnes sous-alimentées de cette planète ont la même silhouette que vous et moi. Mais il leur manque quelque chose pour remplir la totalité de leur estomac, pour qu’il cesse de se tordre, et qu’enfin son propriétaire puisse penser à autre chose et vivre l’esprit libre.

La Namibie est si loin, alors que la France est en bas de chez nous.

On apprend que, depuis le début de la crise du coronavirus, l’absence de salaire, la fermeture des écoles qui fournissaient le seul repas de la journée à des milliers d’enfants ont poussé de nombreux Français vers la famine. On envisage même de possibles émeutes de la faim, tant la situation s’est dégradée dans certains quartiers défavorisés.

Sur les chaînes de télé sont mis en scène des concours qui opposent des apprentis cuistots. Pas un jour sans que des émissions nous parlent de gastronomie, de coulis de tomate et de farandole de légumes mi-cuits. Jamais la télé ne m’a donné autant envie de dégueuler.

La culture de la bouffe de ce pays m’a toujours filé la nausée. L’obsession du gueuleton a souvent des airs de défaite, car lorsque le plaisir ne passe plus que par la bouche, c’est peut-être parce qu’il ne parvient plus à passer par aucun autre orifice.

Des Français ont faim. La faim est un virus qui existait bien avant l’arrivée du Covid-19, mais personne ne s’en souciait tant il était invisible.

Dans les banlieues, les Ehpad, les cités universitaires, les usagers de la précarité, les habitués des fins de mois difficiles, les coutumiers de la monnaie qu’on récupère au guichet jusqu’au dernier centime sont bien plus nombreux que les malchanceux intubés dans les services de réanimation. Et jamais aucun décompte n’est annoncé en fin de journée par le directeur de la santé publique, comme depuis deux mois avec les victimes du coronavirus.


RISS. Charlie hebdo. 06/05/2020


[Ce n’est hélas pas une situation nouvelle, juste que le confinement à accentué ce phénomène ; il ne reste pas moins vrai que les nombreuses associations caritatives (très souvent vivant des dons des « un peu moins miséreux » que les bénéficiaires) bien que recevant de moins en moins de subventions de diverses origines, sont obligées de se substituer à l’État, aux entreprises (se robotisant ou délocalisant, privant d’emplois et par conséquence, de ressources bon nombre de salariés), en proposant aux plus pauvres un apport d’aliments de première nécessité. MC]