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Depuis le confinement, entre le chômage partiel, les cantines scolaires fermées pour les enfants, les petits boulots au black devenus impossibles, plusieurs familles déjà précaires n’arrivent plus à se nourrir.

Le préfet de Seine-Saint-Denis a même alerté sur le risque d’émeutes de la faim.

A peine arrivés, on est frappés par la file d’attente qui s’étire tout le long de la route qui accède à la maison de la jeunesse de Clichy-sous-Bois. C’est ici qu’est organisée chaque semaine, depuis le début du confinement, une distribution de nourriture. La première semaine, 150 personnes sont venues, maintenant elles sont entre 800 et 1.000. Des hommes et des femmes affluent de toute part, armés de leur Caddie ou de grands sacs vides. Dans la file, Sarah porte un masque pour se protéger du Covid, mais on sent qu’il lui permet aussi de se cacher. «C’est difficile de venir là, il faut ravaler sa fierté. » Peu de gens ici ont l’habitude de faire cette démarche. Mais le coronavirus a fait tomber un peu plus bas ceux qui déjà s’en sortaient difficilement. Sofia, sans papiers, vient de rejoindre la queue. Elle vivait grâce à des gardes d’enfants et des petits boulots dans le bâtiment effectués par son mari. Tout s’est arrêté avec le confinement, impossible maintenant de gagner sa vie, alors elle ne rate aucune des distributions.

Un peu plus loin dans la file d’attente, une autre femme accepte de nous détailler sa situation : ancienne caissière, sans emploi depuis plus de dix ans, elle touche une allocation de solidarité spécifique (ASS) de 500 euros par mois, ainsi qu’une allocation de la CAF de 130 euros, et une pension alimentaire de 150 euros. Elle doit payer un loyer de 760 euros. « Une fois réglées les factures, il ne me reste plus rien. » Depuis que ses trois enfants ne peuvent plus aller à la cantine, c’est une catastrophe pour elle. Ici, plusieurs familles bénéficient des tarifs les plus bas de la cantine : entre 0,31 et 2,50 euros le repas. Difficile de se nourrir à des prix aussi bas quand l’école est fermée. Une autre personne, un peu

plus loin : « Je n’achète plus aucun fruit ou légume depuis le début du confinement. » Les marchés alentour ont fermé, pour éviter la propagation du virus, et leurs petits prix ont disparu par la même occasion. « On trouvait des tomates à 1 euro le kilo, maintenant elles sont à 4 euros dans les super-marchés. » Cette distribution est l’unique occasion pour plusieurs familles de manger des produits frais.

Sur deux files, chacun remplit son cabas. L’organisation est impressionnante, c’est un marché gratuit qui se reforme devant nous, tout au long de la matinée. D’abord un sac prérempli de produits d’épicerie, avec pâtes, riz, gâteaux, quelques boîtes de conserve. Viennent ensuite des légumes selon les dons et les invendus que l’association a pu récupérer. Ce mercredi, c’est oignons, fenouil ou poireaux au choix, champignons, et des bananes. Les organisateurs passent la semaine à rechercher des produits. Cette fois-ci, ils ont bénéficié en plus de palettes de légumes offerts par l’humoriste Jérôme Commandeur.

Un repas par jour

Il y a deux semaines, des familles sont arrivées dès 7 heures du matin, alors que la distribution commençait à 11 heures, de peur qu’il n’y en ait pas assez pour tout le monde. Quelques bagarres ont éclaté. Depuis, des policiers ont été appelés en renfort à l’entrée, et chacun se voit attribuer une carte et un horaire de passage. Mais impossible de vérifier le profil des personnes. Une femme souligne : « Je vois des gens ici qui ont assez de moyens, ils exagèrent, et n’ont rien à faire là. » Même volume de nourriture pour tous, pour une famille de huit ou de trois enfants. « On n’a pas le luxe de vérifier », explique un des organisateurs. On est dans l’urgence et la débrouille face à une situation inédite. À la sortie, une femme discute avec des voisines. Elles sont joyeuses, malgré les circonstances, toutes avec un masque en tissu sur le visage et des gants en plastique pour se protéger. Une autre arrive et leur crie en rigolant : « Un mètre, un mètre de distance ! » Semo a 54 ans, elle élève seule quatre enfants avec son RSA (revenu de solidarité active). « En ce moment, le petit déj’, vous oubliez. On fait un seul repas, à 15 heures. Si on mange matin, midi et soir, on ne va pas s’en sortir. »

En Seine-Saint-Denis, 28 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, contre 15 % pour l’ensemble de la France métropolitaine. Un mail interne de la préfecture, dévoilé par la presse, alertait sur des risques d’« émeutes de la faim ». « Nous comptons entre 15.000 et 20.000 personnes qui, entre les bidonvilles, les hébergements d’urgence et les foyers de travailleurs migrants, vont avoir du mal à se nourrir », écrivait le préfet.

« L’économie souterraine, de rapine, l’uber-économie et l’effondrement de l’intérim ont provoqué une baisse importante et brutale des revenus des précaires de Seine-Saint-Denis. Ce qui était jouable sur un mois de confinement ne le sera pas sur deux », prévenait-il. Pour l’instant, pas d’émeutes, mais c’est certainement grâce à un tissu de solidarités très développé dans tout le département. Cette distribution à Clichy, organisée par AClefeu – qui s’était fait connaître notamment en 2005avec ses cahiers de doléances des quartiers – et le centre social Toucouleurs, soutenue par la Fondation Abbé-Pierre, est la plus spectaculaire de Seine-Saint-Denis, la plus médiatisée aussi, mais les initiatives se multiplient d’une ville à l’autre du département. On ne compte plus les associations dont les missions n’ont d’habitude rien à voir avec l’aide alimentaire qui se sont mises à la distribution de nourriture pour répondre à une situation d’urgence.

Côté pouvoirs publics, le conseil départemental a rouvert une cantine scolaire pour faire préparer des repas, distribués par des associations. « De .500 repas la première semaine, on est passés à 6.000 aujourd’hui », explique Stéphane Troussel, le président du département. Une aide de 60 euros a été octroyée pour 25.000 collégiens issus de familles modestes qui ne déjeunent plus à la cantine. Des mairies ont mis la même chose en place pour des écoliers. Lors de son allocution du 13 avril, Emmanuel Macron a annoncé le versement d’une aide financière exceptionnelle : chaque famille bénéficiaire du RSA ou de l’ASS recevra 150 euros, plus 100 euros par enfant. Est-ce que ce sera suffisant? Et quid du financement ? On compte 100 000 allocataires du RSA en Seine-Saint-Denis, rappelle Troussel. Depuis la décentralisation de 2004, le RSA repose entièrement sur le département, qui risque de ne plus pouvoir faire face, prévient-il. Direction L’Île-Saint-Denis, dans le même département. On suit une autre association, des jeunes de Young Charity. Tous ont moins de 25 ans, et passent leur journée, eux aussi, à distribuer de la nourriture. Ce jour-là, ils ont récupéré des yaourts, des invendus d’une marque. En bas des tours de la cité Maurice-Thorez, les gens sortent spontanément, se mettent en file indienne, à chaque marquage au sol que les jeunes ont tracé avec du Scotch, pour respecter les distances. Une femme est venue prendre des provisions pour deux voisins : « Ils ont honte, ils ne viennent pas », nous dit-elle.

« Tout le monde nous a oubliés »

Le lendemain, nouvelle journée de distribution pour l’association, cette fois-ci dans un hôtel social. Dés endroits inconnus du grand public, coincés à côté d’une grande route, dans un no man’s land, ce sont des lieux d’hébergement du 115 pour les plus en difficulté. « Tout le monde nous a oubliés, personne ne gère la structure en ce moment », nous confie une de ses habitantes, Anissa. « La première fois qu’on est venus, les résidents pleuraient de joie de nous voir, ils avaient faim », nous raconte Mohamed, le fondateur de Young Charity. Anissa fait la jonction avec l’association, et dispatche la nourriture d’une chambre à l’autre. Une personne de l’hôtel social est morte du Covid, à l’hôpital, mais aucune autre n’aurait été contaminée. Dans un lieu où la promiscuité est si grande, où les sanitaires et les cuisines sont en commun, si on ne travaillait pas à Charlie Hebdo, on dirait que c’est un miracle qu’il n’y ait eu aucun autre malade. Notre interlocutrice dort ici depuis quatre ans avec ses deux enfants, dans 9 m2, son mari dans une autre chambre, de 9m2 également. Elle était ingénieure en Algérie, raconte-t-elle, avant de venir ici avec son conjoint, pour qu’il soit soigné d’une tumeur. Lui a été régularisé, mais pas elle, explique-t-elle avec un sourire triste. « Mais au moins, ici, on est au chaud, en sécurité », dit-elle en s’éloignant. Les jeunes de Young Charity continuent leur tournée, direction la clinique de l’Estrée. Cette fois-ci, c’est pour remercier les soignants : ils vont distribuer des gâteaux. On terminait cet article, quand on découvre qu’à Montreuil, le 1er mai, sur la place où habituellement se tient un marché, une autre distribution de nourriture a été encerclée par une cinquantaine de policiers, et que plusieurs personnes ont été verbalisées. Zèle de la préfecture? Surprenante action quand on alerte sur des émeutes de la faim:..


Laure Daussy. Charlie hebdo. 06/05/2020