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L’information, ou du moins ce que l’on nous présente comme telle, a des allures d’horoscope permanent, validé par des journalistes transformés en bateleurs de baraque foraine.

Des tireurs de cartes rebaptisés statisticiens nous inondent de chiffres péremptoires. Des chiromanciens déguisés en experts échafaudent des théories séduisantes ou terrifiantes, selon leur humeur.

D’éminents mandarins-hypnotiseurs prennent un évident et très malsain plaisir à faire briller leur ego en s’improvisant décideurs politiques (l’histoire nous enseigne pourtant que le mélange médecine et politique ne donne en général rien de bon…).

Les prédictions pleuvent, les études s’enchaînent, les injonctions s’abattent, sans que l’une ou l’autre de ces communications prétendument savantes soit étayée par autre chose qu’un index pointé sur une boule de cristal.

Prenons l’étude menée par l’Institut Pasteur, Santé publique France et l’Inserm (excusez du peu) publiée la semaine dernière, relayée logiquement par toute la presse, et affirmant que, le 11 mai, 5,7% de la population française aura été infectée par le Covid-19.

Àce niveau de pouvoir divinatoire, Nostradamus peut aller se rhabiller.

Car la seule chose dont on est à peu près certain concernant le Covid-19, c’est qu’il est sournois. Au contraire du virus Ebola, par exemple, qui ne passe pas inaperçu quand on le contracte (on en met généralement plein les murs), entre 50 et 80% des malades du Covid sont peu ou pas symptomatiques. Pensionnaires d’Ehpad compris.

En clair, faute de tests de dépistage, jusqu’à quatre malades sur cinq passent sous les radars, car eux-mêmes ne savent pas qu’ils sont touchés. Autant dire que si l’on ne dispose comme seule donnée que du nombre d’hospitalisés et de morts (ce qui est en gros le cas en France puisqu’on attend toujours les tests), et que de surcroît l’on ignore tout ou presque des patients clairement symptomatiques mais qui, non gravement atteints et respectueux des consignes, se sont contentés d’une téléconsultation avec leur médecin généraliste et sont sagement restés chez eux en gobant du Doliprane, la marge d’erreur est telle qu’on n’a aucune idée du pourcentage de contaminés effectifs que comptera la population française à une date donnée. Et encore moins à la virgule près.

Tout ce que l’on sait, c’est que le confinement aura très probablement réduit leur nombre (ce qui était l’effet recherché). Prétendre le contraire revient à certifier que l’on est capable de lire l’avenir dans les entrailles de pangolin.

Ce n’est qu’un exemple, parmi des dizaines et des dizaines d’autres, de ces études, rapports, communiqués, déclarations ou simples « expertises » qui alimentent désormais le gros du flot de l’info continue.

Depuis deux mois, nous vivons dans un bouquin d’Elizabeth Teissier. On comprend la tentation. Chacun rêve de son quart d’heure de célébrité et le temps pandémique, forcément anxiogène, est propice aux diseuses de bonne aventure, tout comme aux sauveurs autoproclamés, pourvoyeurs de solutions simples.

Seulement voilà, pour éviter que ne s’installe pour longtemps une paranoïa collective incontrôlable, pour ne pas faire n’importe quoi avec les libertés publiques, pour trouver le juste équilibre entre l’indispensable préservation du lien social et la nécessaire imposition de règles sanitaires, pour ne pas enchaîner les décisions vaseuses, bref, pour se donner les moyens de lutter à peu près efficacement contre cette pandémie, nous avons besoin de clarté, de faits précis, de données fiables. Et quand on n’en dispose pas, de silence, propice à la réflexion.


Gérard Biard – Charlie Hebdo – 29/04/2020