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Préalable : ce n’est pas parce que l’administrateur a sélectionné cet article (dont vous trouverez un extrait ci-dessous) qu’ils partagent l’intégralité de cette prose. Comme d’habitude nous diffusons ces propos dans les esprits de communiquer toutes les analyses, reste à charge à chacune, chacun des lectrices–lecteurs dans tirer les conclusions personnelles. MC

Devant l’Assemblée nationale, le mardi 28 avril, Édouard Philippe n’a pas hésité à convoquer « la vertu », « cette antique qualité qui mêle la rectitude, l’honnêteté et le courage ».

C’était tout à la fin de son discours présentant « la stratégie nationale de déconfinement », où le premier ministre essayait de sauver la face d’un État en perdition sous l’effet des injonctions contradictoires, incohérentes et irresponsables de celui qui est supposément son chef, le président de la République.

Étonnant discours dont les précautions et les prudences, voire l’humilité (notamment sur « la pénurie de masques », enfin reconnue), contrastaient avec les injonctions catégoriques, grandiloquentes et paternalistes des trois interventions présidentielles face à la pandémie du Covid-19.

[…]

La défaite d’un État qui s’est désarmé lui-même

La confiance ne peut être au rendez-vous d’un pouvoir qui n’a cessé, durant cette crise comme durant les trois années qui l’ont précédée, de se méfier de la société. « Mais la société, c’est qui ? Ça n’existe pas ! », avait lancé Margaret Thatcher en 1987 (dans une interview au magazine Woman’s Own), cette même première ministre britannique dont le catégorique « Il n’y a pas d’alternative » résumait la violence de son offensive néolibérale contre sa propre société.

Sous l’effet de la crise sanitaire, le macronisme se révèle dans sa vérité fruste : un avatar tardif du thatcherisme, incapable de s’élever au-dessus de lui-même pour servir l’intérêt général, sinon dans des prestations télévisuelles de circonstance, où ses rôles de composition théâtrale sonnent vides et creux, tant ils sont surjoués.

À travers son échec, c’est tout un monde qui se défait : ce groupe social mêlant noblesse d’État et bourgeoisie d’affaires, dont il est le produit et l’incarnation. À force de se croire au-dessus du peuple, d’assimiler ses intérêts privés au bien public, de privilégier la compétition à la solidarité, il se révèle incapable de protéger la société quand l’assaille une épreuve qui la concerne tout entière, ne faisant pas de distinction entre ses victimes. […]

Le même pouvoir qui donna à voir sa grande peur face au mouvement des « gilets jaunes », au point d’assumer une répression d’une violence sans précédent en temps de paix, ne peut espérer rallier la société à sa cause face à la pandémie.

L’ardoise magique par laquelle il tente d’effacer ses turpitudes passées ne fonctionne pas. Quand Emmanuel Macron se souvient soudain que le 1er Mai est jour de fête internationale des travailleurs, nous nous souvenons tous du 1er mai 2018 (les violences de son protégé Alexandre Benalla contre des manifestants) et du 1er mai 2019 (les manifestants réfugiés devant l’hôpital de la Pitié sous un déluge de gaz lacrymogènes, puis calomniés par un mensonge ministériel).

Trop d’imposture, trop de mensonge, trop de fausseté.

[…] Le pire, c’est que, dans cette déchéance de l’action et de la parole présidentielles, Emmanuel Macron entraîne l’État lui-même, y semant la confusion et atteignant sa crédibilité. […]

Car c’est comme si l’État était devenu amnésique, oublieux de sa propre histoire. Les plans pour faire face à une pandémie grippale, sous la forme d’un nouveau virus contre lequel aucune personne n’est immunisée, étaient pourtant établis, dressés avec minutie, disponibles depuis une décennie. […]

Pas plus tard qu’il y a un an, en mai 2019, tel rapport de Santé publique France (il est làsur « la constitution d’un stock de contre-mesures médicales face à une pandémie grippale » soulignait combien la constitution de ces stocks stratégiques nationaux, ceux-là même qui ont fait si cruellement défaut (notamment de masques), « ne saurait être assimilée à une dépense indue ». Rejetant le court-termisme des logiques comptables, il affirmait qu’elle « devrait être considérée comme le paiement d’une assurance que l’on souhaite, malgré la dépense, ne jamais avoir besoin d’utiliser ».

Nous sommes les spectateurs impuissants de cette défaite d’un État qui s’est désarmé lui-même. Défaite qui se prolonge avec ses difficultés à reconstituer les stocks de masques manquants, à produire massivement les tests qui permettraient de ne plus combattre l’épidémie à l’aveugle, à impulser la recherche française de vaccins dans la compétition internationale, à élaborer un scénario solide de sortie de crise. 

Sous le règne des « premiers de cordée », la chaîne des solidarités s’est rompue au point que l’État a fini par désapprendre le b.a.ba de son savoir en matière sanitaire : les fondements d’une politique de santé publique générale, au service du plus grand nombre.

Mais nous en sommes aussi les victimes puisque devant porter le poids de sa défection, par le confinement qui nous a été imposé en catastrophe, ou, dans le pire des cas, devant en payer le prix par la maladie, à l’instar des soignants contaminés par le virus au point d’en mourir. […]


Edwy Plenel. Médiapart. Titre original : « Le président destitué ». Source (Court extrait)