Étiquettes

Lorsque la tempête fait rage, le capitaine en appelle à la solidarité.

[…] Le battement d’ailes de papillon qui s’est sans doute produit au marché de Wuhan a cheminé suivant les lignes de fragilité du capitalisme mondialisé et libéralisé, lequel a redéployé depuis quarante ans ses « chaînes de valeur » au gré des eldorados de pacotille qui lui promettaient de paresseux profits : la captation financière, la concurrence « libre et non faussée » par les coûts salariaux, le juste à temps, le lean management, le pillage des ressources naturelles, l’obsolescence programmée, la réduction du nombre de masques et de lits dans les hôpitaux, l’austérité.

Nous n’en sommes qu’aux prémices mais, déjà, les économistes s’interrogent : qui va payer et comment ?

[…]

Économique, cette crise ne ressemble pourtant à rien de vraiment connu dans l’histoire du capitalisme. Ni classique ni keynésienne, elle ne résulte ni d’un choc d’offre, dû à des entraves institutionnelles, technologiques ou provenant de la disponibilité insuffisante des facteurs de production (le capital, le travail et les ressources naturelles), ni d’un effondrement soudain de la demande, bien que le régime de formation de la demande soit structurellement défaillant depuis quarante ans. Elle découle essentiellement de décisions souveraines (et, pour une plus faible part, de mesures de protection prises individuellement) qui ont conduit à mettre brutalement à l’arrêt des pans entiers de l’appareil productif.

Le Bureau international du travail (BIT) estime que « 1,25 milliard de travailleurs représentant près de 38 % de la main-d’œuvre mondiale sont employés dans des secteurs qui doivent faire face actuellement à une baisse sévère de la production et à un risque élevé de déplacement des effectifs. Parmi les secteurs-clés figurent le commerce de détail, l’hôtellerie et la restauration ainsi que le secteur manufacturier (1) ».

Un risque dont les résultats sont déjà estimables. La réduction des heures travaillées dans le monde serait, selon le BIT, de 6,7 % au deuxième trimestre 2020 : une perte équivalant à 195 millions d’emplois à temps plein.

Selon une étude publiée par les Nations unies (2), cette crise va précipiter 500 millions de personnes dans la pauvreté du fait des réductions d’activité et des pertes d’emploi.

À la question « qui paiera ? », une partie de la réponse est donc déjà sous nos yeux et ne se conjugue pas au futur : les premiers coûts de la crise sont dans les pertes immédiates de production de biens et services (utiles ou futiles, toxiques ou non) qui ne se rattraperont sans doute pas. Ces pertes sont supportées par les catégories de travailleurs dont les revenus ont diminué ou se sont volatilisés, en contrepartie de la production non réalisée et non vendue. C’est la partie essentielle de ce qu’il nous en coûte et nous en coûtera de lutter ainsi contre la propagation du virus.

Mais ce n’est généralement pas sous cet angle que la question du coût et de sa prise en charge est posée. Passant très vite des pots cassés aux efforts qui sont faits ou seront faits pour tenter de les recoller, on se trouve immédiatement transporté au pied de la montagne de dettes publiques que les États et les systèmes d’assurance sociale auront contractées en subissant eux aussi ce choc et en tentant d’amortir les dégâts et les souffrances provoqués par la chute de la production. Et ça, qui va le payer ?

Au bout du compte, le scénario d’un nouveau krach obligataire n’est pas à écarter

Ce n’est certes pas une question moins intéressante que la première, mais, si l’on n’a pas vu passer la première facture, la seconde (les dettes supportées par les États) risque d’apparaître comme le vrai coût de la crise. Il n’est en fait que l’addition de la part de ces restrictions de production que supportent directement les États, d’un côté, et des réallocations de ce premier coût entre les catégories d’agents institutionnels qui les subissent, de l’autre.

L’État, comme les entreprises et les ménages, subit en effet directement les restrictions de production et prend sa part de ces pertes, sous forme d’un manque à gagner fiscal (impôts sur les sociétés et sur le revenu, taxes sur la valeur ajoutée et sur les produits pétroliers, etc.).

 Partout dans le monde, des reports de dépenses fiscales et sociales sont accordés aux entreprises, des facilités ou des garanties d’emprunt leur sont proposées, tandis que des mesures de soutien aux ménages sont maintenues ou renforcées à travers l’octroi de revenus de substitution, sous forme d’indemnisation du chômage (total ou partiel).

Demain, sans doute, des reprises de dettes, des recapitalisations, des nationalisations seront nécessaires pour sauver les entreprises en difficulté (alors que l’appareil de production sera toujours plus ou moins en ordre de marche) à cause de la montée prévisible de leur endettement. Ce dernier, qui avait déjà atteint des niveaux inquiétants avant la crise du coronavirus, pourrait s’envoler, laissant présager des faillites retentissantes.

[…]

Le coût réel de l’endettement pour l’État n’est […]  pas l’amortissement de son capital emprunté, mais le montant des intérêts qu’il doit payer annuellement à ses créanciers. La question devient en conséquence : ce coût sera-t-il supportable à long terme pour la collectivité et, sinon, peut-on s’en débarrasser (et comment) ? Pour l’heure, les taux d’intérêt sur les dettes publiques des principaux pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ne se sont pas envolés. L’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Italie parviennent toujours à emprunter sur dix ans à des taux nominaux compris entre 1 % et 2 %. Pour les États-Unis, l’Allemagne, la France, le Japon, le Royaume-Uni, ils restent inférieurs à 1 % : compte tenu de l’inflation, tous ces États parviennent à emprunter à des taux d’intérêt réels proches de zéro, voire négatifs. Le coût des dettes publiques pourrait donc rester très supportable (et personne n’aurait vraiment à le payer) si les acteurs financiers ne se mettaient pas à paniquer face à la montée des dettes publiques, et s’ils ne se mettaient pas à réclamer aux États ce salaire de la peur (la peur : la principale force de ces gens que l’on se plaît parfois à dépeindre en « riscophiles »).

Qu’adviendrait-il et que pourraient faire les États et les autorités monétaires si la panique s’emparait des acteurs financiers (les fonds de pension, les fonds d’assurance-vie, les fonds d’épargne mutuelle et les banques) qui gèrent l’épargne des ménages et des entreprises ?

[…]


A tous ceux qui souhaiteraient avoir des réponses à l’après crise Covid-19, à tous ceux qui le peuvent, nous vous conseillons de lire l’intégralité de cet article …MC


Laurent Cordonnier. Le Monde Diplomatique. Titre original : « Qui va payer la dette publique ? ». Source (Extrait) https://www.monde-diplomatique.fr/2020/05/CORDONNIER/61746


  1. « Observatoire de l’OIT : le Covid 19 et le monde du travail, 2e édition », Organisation internationale du travail, Genève, 7 avril 2020
  2. Chris Hoy, Eduardo Ortiz-Juarez et Andy Sumner, « Estimates of the impact of Covid 19 on global poverty » (PDF), document de travail, United Nations University, Helsinki, avril 2020.
  3. « Global financial stability report », Fonds monétaire international, Washington, DC, octobre 2019.
  4. Bruno Tinel, Dette publique : sortir du catastrophisme, Raisons d’agir, Paris, 2016.
  5. « Jean Tirole : quatre scénarios pour payer la facture de la crise », Les Échos, Paris, 1er avril 2020.
  6. Lire Renaud Lambert, « Dette publique, un siècle de bras de fer », Le Monde diplomatique, mars 2015.
  7. « Gérald Darmanin et Bruno Le Maire : “Le plan d’urgence révisé à 100 milliards d’euros” », Les Échos, 9 avril 2020.
  8. Pour une compréhension plus fine de ces mécanismes économiques, lire la note explicative « Compétitivité-coût, taux de change réel et déséquilibres commerciaux ».
  9. John Maynard Keynes, La Pauvreté dans l’abondance, Gallimard, Paris, 2002.
  10. « Alain Minc : pour une dette publique à perpétuité ! », Les Échos, 16 avril 2020.