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« Et que je ferai bien comme je veux avec mes administrés»; «Et que je me déconfine seulement si tout est en place pour la sécurité de mes électeurs »

Les régionaux de l’étape se rebiffent

Vous l’entendez, cette ritournelle qui monte et dit qu’on peut se débrouiller tout seul sans cette grosse caisse enregistreuse qu’est l’État? Et c’est la droite qui donne le la. Bruno Retailleau, sénateur de Vendée, peste contre « la bureaucratie française »; François Bayrou, maire de Pau, pointe « un problème d’organisation de la société française qui se tourne perpétuellement vers l’État centralisé » ; Jean-François Copé glaviote sur l’État et les 35 heures à l’hôpital public.

Mais la gestion calamiteuse de la crise par le gouvernement a aussi crispé les élus locaux de tous bords.

Les commandes de masques par des Régions, réquisitionnées par un gouvernement infichu d’anticiper les besoins, ont réveillé la défiance du local envers le national. À cela s’est ajoutée la valse des arrêtés municipaux où chaque roitelet inventait ses règles, et ce dans une période électorale suspendue. « Le n’importe quoi, ça suffit! L’État doit contrôler, organiser, planifier la distribution pour éviter la spéculation sur les masques », postait sur Twitter Fabien Roussel (PCF), défenseur d’une planification […]. Pour donner à croire que le déconfinement progressif ne provoquera pas un grand bordel territorial, Emmanuel Macron caresse désormais les élus locaux dans le sens du poil, promettant une «gestion de crise de plus en plus déconcentrée », avec des maires « à la manoeuvre ». Pour le meilleur ou pour le pire?

Florilège de ce que cela commence à donner sur le terrain.

Sonnerie aux morts

En Normandie, Philippe Gosselin (LR) s’étrangle de voir l’État annuler les cérémonies du 8 Mai. « À quelques jours de la rentrée des classes […], alors que chacun peut aller acheter des croquettes pour nourrir ses chiens ou chats […], la France ne pourrait pas honorer ses morts?! » écrit le député dans une lettre adressée au président de la République. « À ce stade, il n’est même pas prévu que, dans chaque département, le préfet, accompagné […] du maire du chef-lieu, d’un porte-drapeau et de quelques représentants du monde combattant, dépose une gerbe et entonne La Marseillais a capella?! » Non, parce que chanter avec un masque, ça fait tousser.

On refait le match

À Claye-Souilly (Seine-et-Marne), le maire LR indéboulonnable depuis 1989 s’appelle Yves Albarello. Lors des dernières élections municipales, il est battu au premier tour. Mais, coup du sort, arrive le coronavirus, qui prolonge son mandat.

Depuis, il fait preuve d’un dévouement hors du commun. Dans un reportage télé, on l’a vu, masque sur le nez, livrer ses commandes de masques dans un Ehpad, surveiller la désinfection de ses rues… Une omniprésence qui en séduit certains et en énerve d’autres. Au fait, il a fait déposer un recours en annulation des élections…

Tous ensemble

Le maire PS d’Alfortville (Val-de-Marne), Luc Carvounas, épaulé par 16 autres élus de gauche d’Île-de-France (P5- PCF-EELV-DVG), explique avoir formé une coordination afin de « collectivement réussir le déconfinement du 11 mai si l’État nous accompagne ».

Baptisé modestement « Bouclier anti-Covid », cette coordination pointe tes effets « sanitaires, sociaux et économiques du virus ». Ces élus veulent remettre au président de la République « un livre blanc » qui recensera « les bonnes pratiques locales […] pour préparer la société de l’après-Covid ». Çatombe bien, Emmanuel Macron a besoin d’un truc pour caler sa table de chevet.

Pedagogie dirigee

À Val-d’Isère (Savoie), les administrés ont du mal à suivre. Début avril, la municipalité prend un arrêté rendant obligatoire le port du masque. Mais mi-avril, ce même port n’est désormais plus que « fortement conseillé ». C’est que, entre-temps, la ville a été invitée par la préfecture à revoir son arrêté pour « ne pas déroger aux règles de l’État ». Pour se justifier, Gérard Mattis, maire par intérim, espérait créer « un déclic » et « faire de la pédagogie » sur te respect des règles sanitaires en contraignant les1600 habitants de sa commune. Une certaine idée de la pédagogie.

Bonne idée

Dans un courrier adressé au préfet de l’Isère, le maire écologiste de Grenoble, Éric Piolle, réclame une clarification du « rôle des collectivités » dans « la commande, l’approvisionnement, le stockage et la distribution des masques », tout en soulignant la nécessité de « préserver la solidarité nationale et d’éviter des logiques concurrentielles ». Concis et pas idiot.

Couvre-feu barrière

Les quartiers pauvres de Nice portent de jolis noms : Las Planas, Maccario, Jean-Vigo et même… Bon-Voyage. Mais leurs habitants sont désormais priés de rester dans leur salon de 20 heures à 5 heures, soit deux heures de plus que ceux du reste de la ville. Si Christian Estrosi a dû prendre un arrêté aussi radical, c’est parce que de bons citoyens y ont vu se dérouler « des regroupements importants », preuves photographiques à l’appui. Le tribunal administratif a validé cet arrêté, s’appuyant sur… les chiffres du maire. Comble de l’hypocrisie : pour le tribunal, ces zones ne recouvrent que « 1,3% de la commune ». Et nous qui croyions que le problème, c’était la densité de population.

En campagne

La page des mesures anti-Covid sur le site de la Région Île-de-France est longue comme le bras. On vous résume : 30 millions de masques, des tablettes par milliers pour les lycéens, 5.000 euros par praticien pour son midi (et aussi un peu de matériel), un nettoyage «renforcé» des bus, des milliers de chambres d’internat mises à disposition des soignants, un centre d’hébergement d’urgence pour 180 sans-abri alors qu’ils ne votent même pas, 10 millions d’euros pour le spectacle vivant (non, il ne s’agit pas des conférences de presse de Sibeth Ndiaye), une aide aux gentilles entreprises qui se mettent à fabriquer des masques et du gel, du doux nom débile de PM’up Covid-19… Si avec ça Valérie Pécresse n’est pas élue présidente de la République en 2022…

Y-a-qu’à-faut-que

« Je ne vois pas comment on pourra rouvrir les écoles le 11 mai. » Quatre jours après l’allocution d’Emmanuel Macron du lundi 13 avril, Martine Aubry disait, au cas où on se serait mépris sur ses intentions, que « ce n’est pas le moment de polémiquer », et matraquait la décision de Jean-Michel Blanquer. « On ne sait pas faire dans les conditions actuelles », mais « on fera tout pour appliquer ce qu’on nous demande si on peut le faire »… Sauf si on ne peut pas. La dialectique socialiste ne casse toujours pas des briques.

Décentralisation

La Région Grand-Est a de la chance dans son grand malheur : elle est dirigée par Jean Rottner, LR, un ex-urgentiste. Certes, Rottner a pédalé dans la choucroute comme tout le monde, mais il s’est ensuite rattrapé, alertant Macron le 5 mars, commandant des millions de masques à la Chine, mettant au boulot des entreprises textiles de la région, etc.

L’homme aime la com, c’est vrai, comme quand il avait renfilé sa blouse pour défendre l’hôpital de Mulhouse, en 2019.

Mais la droite le déteste parce qu’il a tourné casaque pour la défense de l’Alsace, son combat initial, « gommant l’identité des anciennes régions » une fois devenu président de Région.

Et ça, c’est encore plus dur que de lutter contre le Covid.


Natacha Devanda et Jacques Littauer. Charlie hebdo. 29/04/2020