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Une vision de la crise actuelle par Michaël Fœssel, philosophe !

  • Peut-on philosopher sur le coronavirus?

Une crise, c’est-à-dire un point de rupture dans notre histoire. Si l’on ne veut pas rester passif devant l’énormité de ce qui nous arrive, cet événement nous invite à la fois à suspendre nos jugements (contre toutes les conclusions hâtives) et à reprendre la discussion sur notre relation à la vie, à la mort et à la liberté.

  • Pourquoi parlez-vous de «crise» à propos de cette épidémie?

Le mot « crise » a une étymologie médicale : il désigne le moment où se joue le destin d’une maladie, le basculement vers la mort ou la guérison. La pathologie atteint alors son paroxysme, il faut poser un diagnostic clair, c’est-à-dire formuler un jugement. Sous cet angle, l’épidémie de Covid-19 relève bien plus de la crise que les fameuses « crises » financière, économique ou écologique dont on entend parler depuis des décennies, et qui étaient presque devenues le mode normal de fonctionnement de nos sociétés. L’événement coronavirus récapitule toutes les problématiques de notre système économique et social défaillant, mais en les projetant dans le registre de l’intime. C’est dans nos corps que s’installent les effets désastreux de la mondialisation (la course à la rentabilité, la délocalisation tous azimuts, l’exploitation sans frein de la nature, etc). Cela ne touche pas seulement les malades du Covid-19, mais tous ceux qui, du fait du confinement et des mesures qui l’entourent, ont intégré dans leur existence concrète la possibilité de la contamination.

  • « Catastrophe », un mot beaucoup entendu ces derniers temps, ne vous paraît-il pas adapté à la situation?

[…] … depuis une vingtaine d’années, le mot « catastrophe » a pris des relents apocalyptiques qui inscrivent la fatalité dans l’histoire. Les collapsologues ou ceux qui parlent d’« effondrement» insistent sur le caractère inéluctable de la catastrophe si on ne fait rien. Ce qui implique que n’importe quelle mesure permettant de l’éviter, y compris radicale, doit être adoptée. Cela ne va pas sans poser des problèmes sérieux.

  • Dans quel sens?

La tentation est grande chez certains de proclamer « on vous l’avait bien dit ! » ou d’affirmer que « le pire nous donne raison ». Passé ce moment de narcissisme, on se rend compte que le Covid-19 ouvre une situation inédite dans l’histoire de l’humanité. La diversité des métaphores utilisées (guerre, peste, vague, tsunami, etc.) dit bien la multiplicité des registres concernés par cette crise. Et l’importance de ne pas nous précipiter vers des conclusions hâtives. […]

On peut aussi se réjouir de voir qu’un virus a réussi là où révolutions et grèves générales avaient échoué: mettre le capitalisme mondial à genoux. L’Histoire connaîtrait une embardée dont il faudrait profiter pour, dans l’urgence, faire table rase du passé. Mais s’il est hautement souhaitable que le monde d’après rompe avec le monde d’avant, en particulier dans son organisation économique et sociale, cela n’implique pas pour autant de renoncer à tout. En l’occurrence, aux dimensions de liberté et de confiance dans les autres qu’il portait encore en lui.

  • […]
  • Nous sommes aussi forcés de repenser notre liberté…

Oui, et surtout de la réaffirmer au moment où elle se trouve abolie dans une de ses expressions les plus élémentaires : la liberté de mouvement. À cet égard, et si paradoxal que cela paraisse, le confinement est à la fois inévitable et scandaleux. S’il s’est imposé comme la seule solution possible, il demeure une atteinte à l’État de droit, qui n’a pas de précédent dans les démocraties modernes en période de paix. […]

Les sciences, la psychologie ou les religions – bref, la culture – sont-elles de meilleures consolations que la philosophie face au drame?

Pascal disait que le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne peut demeurer une heure dans sa chambre à s’ennuyer – l’ennui offrant à ses yeux une occasion de se tourner vers Dieu en se séparant du monde. Mais, du moins en Occident, la religion ne constitue plus la réponse universelle à notre besoin de consolation.

Sommes-nous pour autant condamnés à ce que Pascal appelait justement le « divertissement », c’est-à-dire à l’oubli du sérieux de l’existence? Entre le divertissement futile et l’ennui profond, il y a une place pour la culture.

Beaucoup, au cours du confinement, font l’épreuve de la difficulté de lire des livres ou de regarder des films déconnectés de ce que nous sommes en train de vivre. […] La culture est un art du détour : elle parle du présent en prenant des chemins de traverse. La culture ne guérit pas, mais elle console, puisque la consolation consiste à reformuler la douleur dans un sens qui la rende moins intolérable. Elle n’abolit pas la souffrance, mais la souffrance de la souffrance, c’est-à-dire le mal qui s’ajoute à la douleur du fait de ne pas la comprendre.

  •  […]

Le but d’une société démocratique et égalitaire est de donner à chacun les moyens de se libérer de l’assignation à résidence. La maladie est le lieu d’un conflit entre les désirs : celui de se protéger contre celui de sortir. L’habitude du confinement, étendue aux gestes barrières et à la distanciation sociale, pourrait bien perdurer après la pandémie sous des figures politiques nationalistes et identitaires.

Comment expliquer demain que les frontières ne sauraient être la solution miracle à tous les problèmes, quand on a présenté le monde extérieur, l’autre, comme un ennemi potentiel?

  • Les appels à la vigilance généralisée, lancés aussi bien par les médecins que par les pouvoirs publics, posent-ils problème?

Si vigilance signifie prudence, il est logique d’y avoir recours en temps de crise. On pourrait d’ailleurs légitimement argumenter que les imprudents sont d’abord ceux qui n’ont pas écouté les personnels hospitaliers en grève l’hiver dernier, et dont l’un des mots d’ordre était « L’État compte les sous, nous comptons les morts ». Mais la vigilance, comme forme de vie, consiste en une incorporation de la peur. Elle revient à faire porter la responsabilité de la sécurité ou de la santé de tous sur des individus suspects de mettre les autres en danger du seul fait qu’ils sortent de chez eux. Cela exonère un peu rapidement l’État, dont la tâche est de trouver un équilibre entre sécurité et liberté. […]

Comment voyez-vous le monde d’après?

Nous ne savons pas comment nous allons sortir de cette crise, mais il est possible de nous souvenir dans quel état nous y sommes entrés.

[…]

Mais nous sommes aussi entrés dans cette crise à un moment où l’Europe était traversée par des tendances aux replis identitaires. Celles-ci ne vont pas disparaître, il y a même fort à craindre qu’elles en sortent renforcées.

Dans le monde d’après, comme dans celui d’avant, la difficulté sera de convaincre que l’alternative ne se résume pas à une opposition entre néolibéralisme et nationalisme, et que des voies non autoritaires et égalitaires demeurent praticables.

L’issue du conflit est imprévisible, mais elle ne se jouera pas seulement au niveau abstrait des doctrines politiques. […]


Propos recueillis par Olivier Pascal-Moussellard. Télérama – 29/04/2020