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« Le jour d’après, quand nous aurons gagné », a expliqué M. Emmanuel Macron lors de son « adresse aux Français » du 16 mars dernier, « ce ne sera pas un retour au jour d’avant ».

« Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons », avait-il promis quatre jours plus tôt. « Mais le temps, aujourd’hui, est () à cette union sacrée qui consiste à suivre tous ensemble un même chemin. »

Depuis l’instauration du confinement le 17 mars dernier, la dramaturgie du débat public s’articule autour d’un cadre temporel fixé par les autorités et largement accepté : il y a un « pendant » ; il y aura un « après ».

« Pendant » la crise, le gouvernement suspend l’État de droit, les libertés de circulation, de réunion, de manifestation, etc., réécrit des sections entières du droit du travail, piétine les droits de la défense en matière judiciaire, systématise la surveillance de masse.

« Pendant », le ministère de l’intérieur diligente en un mois 12,6 millions de contrôles de police (plus que de dépistages du virus) et inflige 760.000 amendes aux badauds, soit davantage que de masques distribués aux civils.

« Pendant », la délation devient une vertu civique qui rassemble enfin des intellectuels parisiens confinés, tweetant rageusement contre les promeneurs sortis malgré les consignes, et le préfet de Seine-et-Marne, qui réquisitionne des chasseurs pour « prévenir et signaler aux représentants des forces de l’ordre toute infraction » à la réclusion (avant de dissoudre sa milice pour cause de « bases juridiques fragiles », selon la préfecture).

« Pendant », drapeaux rouges et « gilets jaunes » font place aux blouses blanches, celles non pas des infirmières et aides-soignantes, mais des infectiologues, virologues, médecins chefs qui imposent dans les médias une approche strictement médicale d’une crise avant tout politique.

En revanche, un préavis de grève lancé par la Confédération générale du travail pour dénoncer le manque de protection des salariés les plus exposés est jugé « inopportun » par le gouvernement (27 mars).

Pour les employés, les libertés, les projets, les leçons à tirer, on verra « après ».

Car tout sera fait pour qu’il n’y ait pas d’« après ».

La guerre, militaire ou sanitaire, impose une mobilisation permanente et des batailles sans cesse renouvelées : pour le confinement, puis pour le déconfinement, pour l’union nationale, la reconquête économique, l’« effort considérable » (l’austérité) déjà annoncé par le premier ministre Édouard Philippe (TF1, 2 avril 2020), etc.

L’État dicte le tempo d’autant plus librement qu’opposition vaut trahison. Ponctués par les adresses télévisées de M. Macron, les moments-clés succèdent aux périodes cruciales.

Chacune débute alors que la précédente dure encore, mise en musique par les médias de masse, dont l’audience explose, de sorte que prévaut une règle d’or : pas de temps mort.

 Aucune délimitation ne doit marquer la frontière entre le « pendant » permanent et l’hypothétique « après ». L’heure des comptes ne doit jamais sonner.

Or c’est précisément ce moment qu’attend une partie des forces sociales contestataires. Celles qui, avec le mouvement des « gilets jaunes » et la grève contre la « réforme » des retraites, avaient imposé leur rythme à la vie politique française.

Le « jour d’après » devient une rubrique médiatique, le point où convergent tous les débats, le mirage qu’on entrevoit toujours sans jamais l’atteindre. La faillite du régime économique combinée à la réclusion printanière font bourgeonner les projets de nouveaux mondes où les aides-soignantes, hier obligées de revêtir un sac-poubelle en guise de blouse, devanceront le publicitaire dans la hiérarchie des métiers socialement utiles.

L’idée s’impose avec une sorte d’évidence que le moment de reprendre l’initiative coïnciderait avec la fin de l’épidémie. Le pouvoir entretient cette flambée d’espoirs différés qui lui laisse le champ libre.

Pour avoir écorné la mythologie de l’« après » en confirmant le maintien des suppressions de lits d’hôpital, le directeur général de l’agence régionale de santé du Grand-Est a été limogé. « Le premier ministre demande à son gouvernement et à la haute fonction publique de respecter une discipline d’airain dans la communication de crise », a commenté le quotidien Les Échos (9 avril 2020).

« Le jour d’après », « les jours heureux » scandent le calendrier des illusions, offert pour que la société confinée bouillonne sans jamais exploser.


Éditorial de Pierre Rimbert. Le Monde Diplomatique. Titre original : « Le calendrier des illusions ». Source