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« Le 11 mai, […] 3,7 millions d’habitants, soit 5,7 % de la population, auront déjà été en contact avec le SARS-CoV-2. […] Voilà ce que révèle la première « photographie » de l’épidémie réalisée par des chercheurs de l’Institut Pasteur, de Santé publique France et de l’Inserm ».

Le 21 avril dernier, Le Monde faisait très fort : alors que personne en France n’est testé, le journal donne un nombre ultra précis de personnes infectées, au chiffre après la virgule près (l). En ce moment, il nous faut des masques, du gel et des gants.

La question est donc celle-ci : ouuuuuu sont les masques ? (Tous en choeur.)

Pourquoi ne sommes-nous pas capables de produire des bouts de tissu avec deux élastiques, quand des pays comme le Maroc, où l’industrie textile est très développée, exportent aux quatre coins de la planète ?

Au lieu de quoi, ce n’est que nombre d’infectés, taux de mortalité et autres calculs tous plus foireux les uns que les autres que journalistes, ministres et experts Diafoirus nous collent sous le nez. Et sans comprendre ce qu’ils font, dans la majorité des cas.

Exemple : dans ce même article du Monde, un joli graphique nous montre l’ « intervalle de confiance » de l’étude citée, selon lequel le nombre de personnes réellement infectées serait compris entre 4 et 10%.

C’est une très bonne chose. Mais si Paul Benkimoun et Chloé Hecketsweiler, les auteurs dudit article, n’avaient pas dormi pendant leurs cours de stats, c’est cette information, et seule celle-là, qu’ils auraient mise en titre. Car l’intervalle de confiance est l’unique donnée pertinente dans une publication scientifique. Il n’y a pas le « vrai » chiffre de 5,7%, et l’intervalle de confiance autour, pour faire joli.

Pourquoi ? Parce que, quand on fait une enquête, on ne connaît jamais le vrai, vrai, vrai chiffre. Même le recensement ne fournit qu’une estimation de la population de France.

Bref : les stats, c’est sérieux. Ce n’est pas compliqué, c’est comme faire l’amour, passer le permis, ou coudre : ça s’apprend.

Mais, pour ça comme pour le reste, notre système éducatif est plus que nul. On donne des milliers d’heures de cours de maths, mais qui connaît la différence, fort utile, entre une médiane et une moyenne ? Qui sait calculer un simple pourcentage

Or cela est très important.

Par exemple, quand un sondage politique, même bien fait, annonce un candidat à 52% et une candidate à 48%, il se peut bien que, toujours à cause de l’intervalle de confiance, les vraies intentions de vote soient de 49% pour le premier et de 51% pour la seconde.

Ce qui change tout, non ?

La preuve, c’est qu’il existe un pays de dégénérés où ces éléments sont systématiquement donnés. Ce sont les États-Unis. On devrait y arriver nous aussi, non ?

Dans le « monde d’après », les pandémies, le changement climatique ou les migrations mondiales vont soulever des questions appelant des raisonnements scientifiques.

Il faudrait que le plus grand nombre de personnes possible sachent ce qu’est une statistique, comment elle est construite, son usage, ses limites.

Or, en dépit des articles et livres géniaux d’Antonio Fischetti, nous autres citoyens ne savons pas comment fonctionnent l’anthropologie, la biologie ou la physique… ni les instituts de sondages, les rédactions des journaux ou les hôpitaux !

Si cela ne change pas, vite, un débat raisonné sur ces grandes questions ne pourra pas se produire. Et un boulevard s’ouvrira aux passions, qui risquent d’être mortifères.


Jacques Littauer. Charlie Hebdo. 29/04/2020


  1. « Coronavirus : « Le 11 mai en France, 5,7 % de la population aura été infectée par le Covid- 19 » » (Le Monde, 21 avril 2020).