Étiquettes

,

Comment ignorer que notre monde est fondamentalement injuste?

On peut bien avancer que la classe ouvrière a disparu; l’exploitation n’a pas cessé. Elle s’est même plutôt intensifiée.[…]

Vendre son temps

Le marqueur de la condition ouvrière, c’est la dépossession du temps : être ouvrier, c’est vendre, aliéner son temps. […]

Un demi-siècle sépare l’invention du travail à la chaîne (en 1871) de la généralisation du taylorisme en Europe. Il y a enfin le temps vécu des témoignages ouvriers, le temps hystérique du rendement et celui, toujours trop long, de la journée de labeur. Une partie de mon propre travail a consisté à faire coexister ces temps de natures différentes à l’intérieur d’un autre temps : celui du film.

Pauses chronométrées

L’historien allemand Stefan Berger explique […] comment les ouvriers de 1850 devaient s’ajuster au rythme des machines. Il parle des pauses chronométrées et cite le cas de la compagnie Krupp, qui employait des gens pour contrôler le temps passé aux toilettes. L’ouvrière Ghislaine Tormos évoque la même chose, de nos jours, à Peugeot Poissy, mais présente cela comme une nouveauté ! Le mécanisme de dépossession du temps est intact. Il semble même s’accentuer, avec le démantèlement de certains droits et avantages conquis par des siècles de luttes.

La situation que l’on rencontre chez Amazon, Uber ou Deliveroo est finalement très proche de ce qu’on a connu au XIXe siècle. Évidemment, nous vivons aujourd’hui en Europe dans des démocraties parlementaires, bénéficions d’une protection sociale et de recours possibles ; mais c’est un gourdin à la main que la classe ouvrière a obtenu des améliorations de sa condition. Dès lors que ce gourdin lui fait défaut, le rapport de force s’inverse.

La disparition du mythe

La paix sociale s’achète en donnant la possibilité à chacun de manger à sa faim, de porter des vêtements siglés ou de conduire une voiture. C’était le pari de Henry Ford dans l’Amérique de 1908, et cela reste un siècle plus tard le pari de l’exploitation.

Si l’aspiration à un certain bien-être matériel me semble légitime, elle ne favorise pas la formation d’une conscience de classe. Comme le dit Joseph Ponthus, ouvrier intérimaire dans une usine de poissons, les ouvriers ne se définissent plus comme prolétaires, même plus comme ouvriers, mais se désignent par le poste qu’ils occupent: « ceux de la crevette », « ceux de la congélation », « ceux du chargement »… Si la classe ouvrière est en partie un mythe — un « devenir », écrit l’historien britannique Edward P. Thompson, […] … c’est un mythe porteur de libération. Tant pis si les révolutions déçoivent toujours les attentes qui les ont portées.

Pour Karol Modzelewski, porte-parole du syndicat Solidarnosc, […] «un vrai révolutionnaire ne doit pas savoir que les révolutions finissent toujours mal, car cela lui permet de demander l’impossible».

Égoïsme capitaliste

La période singulière que nous traversons avec la pandémie du coronavirus donne à entendre des paroles d’espoir sur de possibles grandes réformes politiques et sociales. […] … une fois passée la crise cet espoir pourrait bien être balayé. Je me trompe peut-être, mais l’égoïsme capitaliste me semble trop puissant pour ne pas reprendre le dessus. Et puis, même si l’on revenait sur la libéralisation effrénée de notre économie, on ne corrigerait pas l’énorme déséquilibre entre l’Occident développé et le reste du monde. Tant que subsistera cette inégalité, on restera au bord du gouffre.


François Ekchajzer interview Stan Neumann. Télérama -22/04/2020. Titre original de l’article : « Amazon, Uber, ou Deliveroo, c’est le XIXe siècle ».


L’interview a été réalisée pour annoncer le film sur Arte mardi 28 avril, 20h50 : « le temps des ouvriers ». Documentaire de Stan Neumann, inédit.