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Nous sommes en juin 2001. Internet explose, les connexions se multiplient. Cela fait le bonheur d’Alcatel, qui produit des câbles, des fils et ces téléphones que l’on voyait alors dans tous les bureaux.

Mais c’est aussi le moment où Serge Tchuruk (le PDG de l’ancienne Alsacienne de constructions atomiques, de télécommunications et d’électronique) casse tout. Pour lui, Alcatel doit devenir une « entreprise sans usines ». Le mot anglais, fabless, est encore plus direct : « sans fabrication ».

L’entreprise emploie alors 150.000 salariés, dans 120 sites industriels de par le monde, pour construire des centrales, des wagons, des fibres optiques, etc.

Mais, pour Tchuruk, seule compte désormais la « valeur immatérielle », c’est-à-dire la recherche, qui permet le dépôt de brevets, si rémunérateurs. Il parviendra brillamment à ses fins : le cours de Bourse de l’entreprise s’écroulera, les deux tiers des cols bleus seront licenciés, trois usines sur quatre seront converties en lofts, et l’ex-championne alsacienne sera rachetée par le finlandais Nokia (1).

Aujourd’hui, tout le monde constate le désastre.

  • Nos médicaments? Fabriqués en Inde.
  • Les masques que nous n’aurons jamais? En Chine.
  • En France, on ne produit plus depuis longtemps de télés, de fringues (sauf de haute couture), d’ordis, de frigos…
  • Et Google, Facebook, Microsoft, ce ne sont pas des entreprises organisées de manière industrielle, peut-être?

Pourtant, saviez-vous que les salaires sont plus élevés dans l’industrie que dans les services ? En moyenne, un ouvrier gagne 1.680 € par mois, c’est 100 € de plus qu’un employé.

Mieux vaut être ouvrier chez Airbus que serveur, vendeur, aide-soignant, livreur, etc. (2). Mais, pour lutter contre le chômage, la France a tout misé sur les « services à la personne », baby-sitters, bricoleurs à domicile, auxiliaires de vie…, ces boulots de serviteurs très mal payés, largement « réservés » aux femmes, étrangères assez souvent.

En revanche, on a délocalisé à tout-va. Et pour gagner combien, s’il vous plaît?

À votre avis, la différence de coût par masque, entre la France et la Chine, est de combien, quand une usine crache des millions d’unités par jour? De quelques centimes, au maximum, eh oui. Et c’est pour gagner ces sommes dérisoires qu’on ne fabrique plus de masques chez nous, ce qui entraîne la mort de nombreuses personnes, y compris chez les soignants.

C’est l’un des grands mérites de cette crise : nous découvrons que les divers gouvernements, incités par Bruxelles, ont organisé notre propre fragilité via une économie libérale, une de-socialisation globale.

  • Les délocalisations ruinent des régions entières dans le nord et l’est de la France ? Pas grave.
  • Cela alimente le désespoir, la révolte et favorise la montée de l’extrême droite? Pas grave.
  • Le pouvoir politique est discrédité face à des entreprises multinationales devenues bien plus fortes que lui? Pas grave, on vous dit!

Nous voilà donc dépendants, pour notre survie même, de produits fabriqués à 8.000 km de chez nous, dans des pays pas toujours super démocratiques, et qui se servent en premier en cas de crise, comme nous le ferions, bien entendu, nous aussi si nous le pouvions.

Mais ce qui est con, c’est que nous fabriquons des baguettes et du parfum, dont tout le monde peut se passer, alors qu’eux font des trucs vitaux.

Enfin, gardons le sourire : certes, nous n’avons plus d’usines, mais les joyeux cyclistes d’Uber Eats sont toujours là. Leur avenir, et celui du pays, s’annonce radieux.


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 22/04/2020


  1. « Quand le patron d’Alcatel rêvait d’une entreprise « sans usines »», par Pierre Haski (L’Obs, 21 novembre 2016).
  2. Tableaux de l’économie française (Insee, 27février 2020), tinyurl.com/w9cbhyc