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La crise sanitaire et le confinement nous donnent le temps de réfléchir à ce qui me semble un enjeu majeur pour nos vies : la décélération.

Autrement dit la baisse de notre rythme de vie, aujourd’hui imposée mais pour beaucoup d’entre nous souhaitée, durablement, à rebours de la logique productiviste dominante.

Un des défis de l’après-épidémie sera d’ouvrir le débat sur ce sujet : qui d’entre nous ne s’aperçoit, sous la contrainte du confinement, que nous passions une partie de notre temps actif à des occupations superflues?

La pandémie nous fait aussi changer notre rapport au temps, que nous semblions pouvoir contrôler par un ordonnancement réglé de notre agenda et par la possibilité de modéliser à peu près tout. Donc de prévoir avec un aléa minime ce qui allait arriver, quand et où. Tout cela vient de voler en éclats, comme en témoigne notre difficulté à admettre que nous ne savons pas exactement quand nous reviendrons à « la normale ».

Autre sujet de réflexion pour plus tard : apprendre à connaître nos limites, à réintroduire dans notre raisonnement l’imprévisible, voire le hasard. Envisager l’hypothèse que nous allions vers davantage de désordre et non vers davantage de maîtrise des choses.

Du même coup, une autre croyance essentielle, notamment à gauche, se trouve remise en question : celle dans le progrès scientifique et technique. Il était tenu pour acquis qu’il allait s’accroître de façon continue, jusqu’à éliminer des maux que nous considérions être « réservés » aux pays pauvres et que nous avions coutume d’associer, dans les pays occidentaux, au lointain passé prémoderne.

Erreur : l’épidémie frappe aussi les sociétés du bien-être, même si elle se révèle aussi être, au sein de celles-ci, un gigantesque amplificateur des inégalités. Nous sommes certes capables de mobiliser la recherche comme jamais, de traiter des malades que la mort aurait inexorablement frappés voici vingt ans. Il n’en demeure pas moins que le progrès balbutie et, en tout cas, qu’il n’est pas une conséquence mécanique du niveau de PIB : encore faut-il investir quand il faut, où il faut.

Nous sommes enfin confrontés à une hypothèse que nulle génération depuis 1945 n’a eu à expérimenter, collectivement : celle de l’interruption subite du temps de notre vie. Non pas que l’éventualité de la mort ne nous assaille pas : certains y pensent chaque jour.

La pandémie introduit une dimension différente à cette angoisse, elle l’étend au monde entier, simultanément ou presque. Elle nous oppose notre fragilité, que l’homme contemporain pensait avoir en partie vaincue. Elle réintroduit même une certaine forme de fatalité qui remet à sa place la prétention à écrire son destin.


Jean-Yves Camus. Charlie hebdo. 22/04/2020