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Chaque jour qui passe, le pouvoir étale son incompétence dans la crise que nous vivons.

 […] . Chaque jour qui passe en ajoute à la colère. Les masques étaient là, puis n’étaient plus là. Ils ont été commandés. Mais ils ne sont pas arrivés. Mais on en a commandé d’autres. Qui arriveront fin juin. Enfin peut-être pas. Il faut attendre 4000 morts en EHPAD, près de 40% du total français, pour que commence une campagne systématique de dépistage. « Notre pays est prêt », mais quelques semaines plus tard on risque la rupture de stock sur des produits médicaux indispensables.

Les déclarations martiales ou définitives d’un Président, d’un Premier Ministre, d’un Ministre de la Santé ou de la toujours [in]appréciée Porte-parole du Gouvernement, ne font que renforcer le spectacle d’un gigantesque cafouillage gouvernemental.

Les internautes évacuent la colère dans l’humour : le bateau coule mais « le capitaine annonce que les gilets de sauvetage ont été commandés », « les autorités médicales rappellent que commander des masques en pleine épidémie c’est comme enfiler un préservatif le jour de l’accouchement ».

L’humour, on le sait, est la politesse du désespoir.

[…]

Les nouvelles du monde sont peu encourageantes. Nous n’avons guère envie d’être américains sous une administration Trump totalement erratique, ni d’être italiens, anglais ou espagnols, dans des pays où la mortalité a explosé. Bien sûr, il parait que l’Allemagne, la Corée ou Taiwan ont une stratégie collective. Mais ils sont aussi deux fois plus de lits de soin intensif par habitant dans les hôpitaux et du matériel en quantité suffisante, comme des masques, du gel hydroalcoolique, des tests, des médicaments.

Cette incompétence et cette impréparation mettent en danger tous ceux et surtout toutes celles qui aujourd’hui sont indispensables à notre survie individuelle et collective : caissières, livreurs, éboueurs non protégés, salariés obligés de prendre des transports en commun bondés et surtout soignantes et soignants privés de matériel. […]

De fait, aujourd’hui, celles et ceux qui permettent au pays de survivre et d’affronter la crise sont celles et ceux qui ont occupé les ronds-points en 2019 ou les ont soutenus. Ce sont celles et ceux qui ont été en grève contre la réforme des retraites ou les ont soutenus. Ce sont celles et ceux qui étaient en lutte pour la défense du service public de santé depuis un an ou les ont soutenus. Ce sont celles et ceux qui ont été victimes des violences policières notamment dans les quartiers populaires.

Il y a du paternalisme insupportable à saluer un « dévouement admirable ». Il y a quelque chose de honteux à promettre de  « récompenser » par le versement d’une prime et surtout pas par la revalorisation de leurs salaires. […]

Cette compétence collective mobilisée s’est construite dans l’engagement des unes et des autres dans des associations, dans les grèves, sur les ronds-points, dans l’organisation tout simplement de la vie familiale. C’est une compétence d’organisation, une compétence de l’attention aux autres, une compétence du « care », une compétence portée, ici aussi, bien souvent par des femmes. Ces compétences populaires indispensables à la vie collective et aujourd’hui à la survie, ce pouvoir défaillant ne veut surtout pas les reconnaître.

 […] Le Conseil d’État rejette sans autre forme de procès une requête déposée le 30 mars par Act  Up-Paris, l’Association de Défense des Libertés Constitutionnelles (ADELICO), le Collectif Inter-Hôpitaux, le Collectif Inter-Urgences, le Syndicat CNI – Coordination nationale infirmière / interprofessionnelle, l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament et AIDES, réclamant la réquisition de l’industrie pour pallier les pénuries de matériel. Pour le Conseil d’État « les éléments qui étaient apportés par la coalition n’étaient pas suffisants à démontrer une insuffisance des approvisionnements », « les annonces de commandes à l’étranger faites par le Président de la République le 31 mars rendaient caduques les craintes sur les pénuries actuelles de masques » et les annonces de consortium industriel concernant les respirateurs suffisaient à éteindre les critiques.

Autrement dit, dans la mise en balance d’effets d’annonce par les décideurs autorisés et de l’expertise populaire la plus large sur les pénuries, il n’y a pas de discussion possible. Le constat de toutes celles et tous ceux, malades, médecins, infirmières, gestionnaires d’établissement hospitalier qui sont sur le terrain ne pèse pas grand-chose devant l’autorité politique.

Cette réponse institutionnelle est révélatrice : l’incompétence qui nous terrifie ne se résume pas à la capacité de Sibeth Ndiaye à dire n’importe quoi sur un ton péremptoire. Elle n’est pas une affaire de personne. C’est une affaire plus grave : il s’agit de l’incompétence structurelle des États contemporains sur les questions biopolitiques.

Nous connaissions, pour les avoir combattus, les méfaits objectifs des politiques néolibérales de privatisation sans limite, de marchandisation de tout ce qui concerne l’humain à commencer par la santé, de la casse des services publics et de toutes les formes de solidarité. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une autre dimension des mutations récentes des États.

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On a observé très vite la surmortalité des personnes âgées atteintes du covid-19. Sans déclaration fracassante ni cynisme affiché, les autorités françaises ont appliqué un cynisme passif, laissant les EHPAD devenir des mouroirs. Le 18 avril les décès en EHPAD et les décès en hôpital des malades originaires des EHPAD et les Établissements et services médico-sociaux (ESMS), s’élèvent 9816 soit 53% du total français

Que dire de la situation des prisons et surtout des Centre de rétention administrative dont la fermeture est refusée par le Conseil d’État le 27 mars ? Que dire de la situation des foyers de travailleurs migrants ? Des sans-papiers ? Des sans-abris ?

Une défaillance structurelle.

Cette désinvolture est celle d’une incompétence paradoxalement très récente . Si William Dab qui fut Directeur général de la Santé de 2003 à 2005 se permet le 8 avril, sur France Inter, une critique en règle de la gestion de la crise et des cafouillages successifs, c’est au nom d’une compétence et d’une expérience. […]

Que la situation ne soit pas meilleure dans d’autres pays est bien l’indice d’un problème structurel sans doute liée à la mondialisation financière. Les annonces tonitruantes de Donald Trump sur les tests se heurtent au réel de l’administration américaine qui ne mobilise pas le secteur privé pour augmenter les capacités de dépistage et restreint les tests aux cas les plus sévères. Elle décide de ne pas utiliser les tests fournis par l’OMS, mais ceux mis au point par le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) qui s’avèrent défectueux. En fait l’équipe spéciale chargée de gérer les pandémies à la Maison Blanche a été démantelée en mars 2018 sur décision de Donald Trump et de son conseiller à la Sécurité Nationale, John Bolton.

L’Organisation Mondiale de la Santé elle-même n’a pas échappé à cette perte de compétence explique Pascale Brudon, représentante de l’OMS au Viêtnam au moment du SRAS. « Dans cette nouvelle épidémie, l’OMS et son directeur général sont inaudibles » notamment « pour avoir endossé le discours de la Chine pendant de nombreuses semaines sans prendre en compte ni les lanceurs d’alerte, ni les rumeurs sur ce qui se passait à Wuhan. » Alors qu’en 2003, l’OMS avait été le chef d’orchestre d’une mobilisation internationale, les recommandations en 2020 sont tardives, rares et non suivies d’effet à l’instar de celle sur le trafic international. Il n’y a clairement aucun « quartier général sanitaire planétaire. »[3]

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Dans l’incompétence du pouvoir, il nous faut inclure l’inattention sociale. Certes dès le 16 mars, un dispositif d’aide aux entreprises et aux salariés a été mis en place et continue à se développer. Mais la situation de détresse des familles précaires, y compris la détresse alimentaire est en grande partie passée sous les radars institutionnels. Même les mairies, plus régulièrement confrontées en direct à ces situations, restent souvent immobiles Partout en France des bénévoles se sont mobilisés de Marseille ou un ancien Mac Do a été réquisitionné de fait pour loger une banque alimentaire à Pierrefitte où un réseau de Gilets jaunes baptisé « secours jaune » collabore avec une Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) pour distribuer des colis alimentaires bio à des familles.

La combinaison des compétences peut sembler tout à fait improbable. Le gouvernement français a obstinément refusé de sauver l’usine de masque de Plaintel (Côtes-d’Armor) liquidée par Honeywell en 2018  alors qu’elle avait une capacité de production de 180 millions de masques par an. L’entreprise ne s’était jamais remise de la chute des commandes publiques après la décision de renoncer au renouvellement du stock stratégique. En avril 2020, en quelques jours, pour répondre à une commande publique locale, un petit entrepreneur de l’automobile monte une « usine éphémère » au Parc des expositions de La Teste-de-Buch en Gironde avec un objectif de 30 000 unités/jour. Singer a fourni des machines, la communauté de commune les tables, des traiteurs des repas bon marché, une chaine de machine expresso le café…Il a surtout été surpris de la rapidité avec laquelle il a pu mobiliser 260 couturières aux métiers les plus divers mais déjà investies dans la production artisanale familiale, amicale ou locale.

La vie quotidienne elle-même s’appuie sur la mobilisation d’une compétence collective informelle. […]

Ces actions, le plus souvent, comme dans toutes les périodes de crise, notamment durant l’Occupation, mobilisent des réseaux préexistants : associations, réseaux de parents d’élèves, réseaux amicaux. […]

Les compétences collectives qui se révèlent dans la solidarité sont connues depuis quelques temps déjà d’une certaine forme de capitalisme qu’on appelle le capitalisme « de plateforme ». L’uberisation des services urbains n’est autre qu’un dispositif d’exploitation de cette force de travail et de savoir informelle et capable d’auto-organisation. Il a fallu mobiliser ces compétences jusque dans la gestion de la réserve sanitaire. Ce dispositif, créé en 2007 était fort de 21 000 volontaires inscrits et disponibles en janvier. Depuis la pandémie 19 000 volontaires supplémentaires sont venus les rejoindre. Mais début avril seuls 823 réservistes avaient été mobilisés. La lourdeur des administrations en charge de cette mobilisation notamment les ARS, les rendaient incapables de faire face. La situation a été débloquée en Ile de France par la mise en place d’une application élaborée par une Start-up, Medgo, et utilisable sur smartphone, qui met directement en relation des volontaires et des services hospitaliers…

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Cette mobilisation horizontale forge dès aujourd’hui une détermination : le jour d’après ne se fera pas sans celles et ceux qui dans les hôpitaux, dans les quartiers, aux caisses des super marchés rendent la vie possible malgré la gabegie gouvernementale. Il ne s’agit pas seulement de saluer leur abnégation et leur courage. Il s’agit de reconnaitre, comme l’expriment les Gilets jaunes d’Alès, qu’elles et ils «  ont voix au chapitre au même titre que les banquiers, les politiques ou les scientifiques pour évoquer le jour d’après ». […]

Les enjeux de l’incompétence d’État et des compétences populaires sont à usage immédiat. Comment seront prises ses décisions à venir, notamment celles concernant l’organisation du « déconfinement » et de la vie sociale dans les mois qui viennent et par qui ?  Seront-elles toujours prises par les seules voix « autorisées » du gouvernement et de la Sciences, ou seront-elles enfin prises dans le débat public et l’interlocution avec toutes celles et ceux dont la  vie est en jeu ? Continuera-on à penser que pour préserver sa santé et organiser sa vie, un peuple n’a d’autres possibilité que d’obéir à la police ?  

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 Alain Bertho, anthropologue. Médiapart. Titre original : « Ne les laissons pas décider de nos vies ». Source (extrait)


  1. Michel Foucault, Il faut défendre la société, Gallimard, 1997, page 214
  2. Didier Torny« De la gestion des risques à la production de la sécurité. L’exemple de la préparation à la pandémie grippale », Réseaux 2012/1 (n° 171), pages 45 à 66
  3. Jean Yves Nau et Antoine Flahault, « le coronavirus, sans précédent dans l’histoire des épidémies », Slate, 28 février 2020