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« La crise du coronavirus changera le monde », nous répètent en boucle les médias. Beaucoup prédisent pour le « monde d’après » des changements politiques majeurs, notamment la fin des populismes. Si rien n’est plus tentant que de rejoindre ce groupe de prophètes autoproclamés, l’état actuel du monde force à être plus réaliste.

La vague de populisme a été la conséquence d’un choc profond, la crise économique de 2008.

Celle-ci a éloigné l’électorat des politiques traditionnels, laissant place à des bêtes de scène sensationnalistes. Des leaders comme Trump, Bolsonaro, Salvini ou Johnson sont arrivés au pouvoir grâce à des discours anti-élites, antiscientifiques, anti-migrants et antimondialisation.

La pandémie de Covid-19 vient néanmoins défier leur stratégie (créer une peur de « l’autre ») puisque le véritable ennemi est cette fois invisible, ne connaît pas de frontières et nécessite une expertise pour être combattu.

Il apparaît désormais clairement à tous que les connaissances et l’expertise comptent, que le bon fonctionnement des institutions est important, et même que la contribution de travailleurs étrangers permet à l’économie de fonctionner.

En Allemagne, la CDU d’Angela Merkel avait perdu des soutiens électoraux depuis la crise migratoire de 2015, tandis que l’AfD populiste gagnait du terrain. Le coronavirus a brusquement changé ces dynamiques. Le soutien de la population allemande à la CDU a grimpé de 5 points à la suite des mesures prises par Merkel pour faire face à l’urgence sanitaire.

En Italie, malgré la puissance de la Ligue de Matteo Salvini, le leadership actuel de Giuseppe Conte est soutenu par 71 % des Italiens, et ce alors que le pays est parmi les plus touchés par le Covid-19.

  • Cette tendance, en parallèle du flagrant échec de gestion de crise par Trump et Johnson, est encourageante.

Pour autant, il est bien trop tôt pour enterrer les populistes.

D’autres leaders populistes ont au contraire su utiliser la crise sanitaire pour renforcer leurs positions et s’assurer une place au pouvoir sur le long terme.

  • Le parti indien BJP de Narendra Modi a fait d’une pierre deux coups en imposant le confinement à 1,3 milliard de personnes et en mettant fin de facto aux manifestations de l’opposition.
  • En Hongrie, Viktor Orbân a fait passer une loi permettant à son gouvernement de rester en place indéfiniment […]
  • En Israël, Benyamin Netanyahou, qui était affaibli politiquement, a utilisé la crise du coronavirus pour suspendre les tribunaux et le Parlement.

Alors que l’incompétence de ces leaders apparaît aux yeux de beaucoup de leurs soutiens d’hier, dans de nombreux pays, des citoyens sont dépouillés de leurs droits et de leurs libertés.

Quand le combat contre le Covid-19 sera terminé, celui contre le choléra populiste sera plus urgent que jamais.

La fin du populisme ou, a contrario, son triomphe après l’épidémie dépendra de nombreux facteurs. La capacité des institutions politiques et des leaders progressistes à mettre fin à cette crise sanitaire tout en minimisant son impact économique et social sera essentielle.

Un « retour à la normale – le monde d’avant » ne ferait qu’ouvrir un boulevard pour de nouveaux dirigeants autoritaires.


Inna Shevchenko. Titre original : « Populismes : Le coronavirus aura-t-il la peau des démagos ». 15/04/2020