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Au travers de ce confinement certaines, certains, redécouvrent la valeur de chaque être … Merci à Riss pour ce texte salutaire, glorifiant sans acrimonie mais avec beaucoup de déférence, celles et ceux appelés souvent les travailleuses et travailleurs de l’ombre.

Les sociétés trop sophistiquées sont appelées à disparaître. Émerveillées par les raffinements infinis de la technologie, elles se sont perdues dans un labyrinthe de machines d’une complexité inconnue à ce jour dans l’histoire de l’humanité. De l’automobile en passant par le nucléaire, l’électricité, le téléphone et Internet, jamais l’humain n’a été équipé d’autant d’inventions aussi géniales qu’extraordinairement compliquées.

Ce haut niveau de technicité flatte l’homme, qui se voit conforté dans sa supériorité sur toutes les autres formes de vie sur terre.

Les hippopotames, les musaraignes et les koalas n’ont rien inventé, et leur mode de vie est identique depuis des siècles. Des tocards. Alors que l’homme fabrique en quantité des machines fabuleuses qui démontrent qu’il est lui-même fabuleux puisqu’il les invente.

Et voilà qu’on découvre, à l’occasion d’une épidémie d’un autre siècle, ce qui est en réalité indispensable. De la nourriture, et donc des agriculteurs pour la produire, ainsi que des caissières de supermarché pour nous la vendre. De l’hygiène, et donc des éboueurs pour nous éviter d’être envahis par la vermine. De l’eau courante, et donc des employés des services des eaux pour ne pas attraper la gale. Manger, rester propre et ne pas se faire contaminer. Tout le reste devient brusquement secondaire.

Nous découvrons la rusticité. Même si les plus riches dans leur résidence secondaire auront plus de facilités que les plus pauvres entassés dans 30 m2, elle s’impose à 67 millions d’habitants d’un même pays, soudain préoccupés par des problèmes identiques.

Cette rusticité à laquelle nous sommes confrontés depuis un mois a mis sur le devant de la scène des créatures dont on avait fini par négliger l’existence tant elle semblait due à notre confort de vie. Les caissières, les agriculteurs, les éboueurs, les manutentionnaires et une multitude de métiers manuels, physiques qui ne peuvent être accomplis qu’avec de la sueur sous les bras et des chaussettes qui puent à la fin de la journée.

Les pue-la-sueur sont de retour. La sueur, depuis longtemps bannie de notre société de déodorants et d’after-shave. Et voilà qu’on découvre qu’ils ont nos vies entre les mains, leurs grosses mains calleuses jamais manucurées, pendant qu’on tape dans les nôtres biens propres chaque soir à nos fenêtres pour les remercier de mettre les leurs dans la boue.

Réapprendre la rusticité, celle de la transpiration et des mains écorchées, c’est réapprendre à hiérarchiser la société différemment. Ou plus exactement à ne plus la hiérarchiser. Car le mépris dont les métiers physiques et manuels sont l’objet depuis des décennies résulte d’une classification sociale violente, imposée par la puissance de l’argent.

L’argent s’est arrogé le droit de donner une valeur à toute chose, mais cette valeur est bidon, comme le démontre l’effondrement de la Bourse et du PIB.

La seule valeur sûre, c’est l’humain et ses mains moites qui travaillent, c’est l’individu et son corps fatigué qui sue.

Sans ces organismes vivants et primitifs, aucune société ne tiendrait debout. En affirmant cela, il ne s’agit pas d’aduler d’autres dieux, après ceux de l’argent et du pouvoir, comme le fit l’URSS en glorifiant la classe ouvrière d’une manière aussi théâtrale qu’hypocrite. Car il n’y aura plus rien à vénérer quand nous serons sortis de cette crise.

Simplement avoir à l’esprit que tous les organismes vivants sur cette terre, l’humain, l’animal ou le végétal, devront se respecter les uns les autres, s’ils veulent avoir une chance de survivre.

Des koalas aux caissières, des hippopotames aux journalistes, des musaraignes aux ministres de la Santé, tous jouent un rôle vital pour que vive, la société.


RISS. Charlie hebdo. 15/04/2020